Full text of "Caserne"
Pô
1 noi
U dVof OTTAWA
3900300312075B
h
CL^
(1-70
t
CASERNE
DU MEME AUTEUR
VERS -
L'AME ESSENTIELLE Épuisé.
CJuvenilial.
LA TRAGÉDIE DES ESPACES ... Épuisé.
(L'Abbaye).
CE QUI NAIT (Figuière et C^^, Paris).
LE SANG DES AUTRES (1914-1917).
(Le Sablier. Genève).
THÉÂTRE
LILE PERDUE (Poème dramatique).
(Mercure de France. Paris).
PROSE
LE MAL (1914-1918). Édition d'Action Sociale.
(La Chaux-de-Fonds. Suisse).
PAYS DU SOIR (Un essai).
(Le Sablier. Genève).
LE BIEN COMMUN Récits (Avec des bois de Frans
Masereel). (Le Sablier, Genève).
Droits de
RENÉ ARCOS
CASERNE
Deuxième édition
PREMIERE SERIE
I>K PROSATKURS FRANÇAIS CONTKMPORAIXS
F. RIEDER ET C", ÉDITEURS
7, PLACE SAINT-SULPICE
PARIS
"ijrvivera/fJJ"
BIBDOTHECA
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
UNE ÉDITION ORIGINALE QUI COMPREND :
6 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN
GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS A A F,
NON MIS DANS LE COMMERCE ;
20 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN
GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS DE 1 A 20;
250 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL
DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON,
NUMÉROTÉS 21 A 270.
V'm-
h . w ^
CASERNES
LES casernes faisaient bloc à l'ouest de la
ville. Les bâtiments rectilignes, les cours
carrées, la longue succession des fenêtres symé-
triques plus nombreuses que les ventouses d'une
pieuvre, les toits parallèles, les murs hérissés
de tessons de bouteilles aux bons endroits for-
maient un ensemble dépourvu de toute espèce
d'agrément. Ces funèbres bâtisses célébraient,
extérieurement, le triomphe de l'homme sur
la matière enfin domptée et soumise aux lois
inflexibles de la géométrie. A l'intérieur, il
s'agissait d'une autre victoire : celle de l'homme
sur son semblable. La matière inerte et la ma-
tière vivante subissaient ici la même discipline.
Les charpentes de fer encadraient les aligne-
ments de briques et de moellons, et les versets
du code militaire soutenaient comme une arma-
ture les corps tassés en régiments.
Les soldats attendaient dans la cour d'hon-
neur en guignant l'horloge. Cinq heures son-
naient enfin ! La troupe émigrait en masse.
J'étais toujours l'un des premiers à passer la
b CASERNE
grille. La grille ! Derrière elle, il y avait toute
la ville, ses rues sinueuses, ses quais, le four-
millement de ses lumières, ses enfants, ses
femmes, ses plaisirs, toute sa fantaisie qui res-
semblait à la joie et à la liberté.
Les casernes avaient jailli de terre, avec un
grand appétit, là, au bord de cette cité sur-
peuplée où les proies pullulaient ; et, comme
s*il n'y en avait pas eu assez sur place, il leur
en venait encore des provinces du sud et de
l'ouest. 11 y avait un grand repas annuel : l'ar-
rivée des recrues, et une digestion d'ampleur
égale : la libération de la classe. La première
de ces deux cérémonies avait lieu à la fin de
l'automne. La grille s'ouvrait toute grande et
pendant plusieurs jours les troupeaux d'hommes
affluaient. On les tondait de près, on les matri-
culait et le travail d'absorption commençait.
Les casernes malaxaient avec méthode cette
foule bouillonnante de vie et toute mousseuse
de rires. Elles la pétrissaient, retiraient, la rou-
laient en boules, en bandes, en torsades, la divi-
saient en blocs égaux, l'écrasaient sous les
étampes et les marteaux pilons, la foulaient,
l'amincissaient au laminoir, la coulaient dans
les moules, puis la présentaient complètement
transformée un jour de revue sur un terrain de
manœuvre aussi net qu'un plat. L'impure et
molle pâte civile était devenue du beau ciment
CASERNES 7
militaire disposé en barres comme du chocolat.
Devant les troupes agglomérées, rutilait un
général en or, en acier et en plumes. Ainsi,
l'artiste pâtissier prend plaisir à piquer une fleur
de sucre au sommet d'une pièce montée.
J'ai parlé de deux cérémonies. La seconde,
la libération de la classe, était un énorme vomis-
sement qui laissait les casernes dolentes et à
moitié vides pendant près de deux moib.
Depuis la guerre, les casernes absorbaient
avec frénésie et ne rendaient plus rien. C'était
une goinfrerie sans exemple dans l'histoire.
Fini, le lent dressage des hommes. On raillait
aujourd'hui l'ancien système, ce méticuleux
travail d'orfèvre, burinant, ciselant et polissant
la matière précieuse. On en était au fondu et à
l'estampage. C'est qu'il fallait faire vite. Les
commandes pleuvaient et on ne savait plus où
donner de la tête. On avait bientôt parlé d'une
crise d'effectifs. Envoyez-nous des bonshommes,
encore des bonshommes, toujours des bons-
hommes suppliaient de là-bas les détaillants.
Alors, à la patience d'antan, avait succédé une
hâte fébrile. Marches, exercices, écoles de tir,
alertes nocturnes, ça bardait, il fallait voir. On
nous gavait au galop de nourriture, de science
8 CASERNE
militaire et de couplets patriotiques. On nous
poussait comme des fruits de serre. Tant et si
bien qu'au bout de quelques semaines, armés,
vêtus et harnachés de neuf, nous étions mûrs
pour le sacrifice. On était arrivé à couler un
canon en quelques jours et à former an héros
en moins de deux mois.
Les casernes étaient bourrées à éclater de
soldats conglomérés comme des œufs de hareng.
Les lits se touchaient dans les chambrées. C'était
l'hiver. Des escouades grelottaient sous les
combles, des compagnies étouffaient dans les
caves. Les escaliers et les chambrées sentaient
la sueur des mâles, la souris, le champignon et
la poussière des siècles. Dans un couloir où les
courants d'air batifolaient sans arrêt, un lavabo
de fortune avait été installé. Sur le côté, un
gro.« robinet, dominant une inscription : « Eau
potable », sollicitait les gosiers brûlant^. Le
buveur non prévenu emplissait son quart et
levait la tête en le portant à ses lèvres ; ses
yeux rencontraient alors une autre inscription :
a Eau non potable, dangereuse à boire ».
L'homme, citoyen d'un pays où il n'y avait plus
à s'étonner de rien, s'en allait en haussant les
épaules. Presque chaque nuit, des régiments
harassés et couverts de poussière, franchissaient
la grille musique en tête, formaient les fais-
ceaux et se répandaient dans le quartier. Les
n
CASER>'ES y
écuries, les manèges, les réfectoires, l'infirmerie,
tous les couloirs, les moindres recoins et même
les prisons étaient envahis par les nouveaux
arrivants. Ils s'écroulaient n'importe où, comme
des bœufs abattus, et , tout habillés, calés les
uns contre les autres, fonçaient en masse dans
le sommeil. La nuit charitable posait un lourd
baiser sur les paupières des esclaves fourbus.
Puis l'aube montrait son visage décomposé
et le clairon plongeait ses cris plus cruels que
des épées dans tous ces corps amoncelés. Les
dormeurs commençaient à remuer et à se lever
les uns après les autres. Ils grelottaient dans la
fraîcheur du matin, bâillaient, frottaient leurs
yeux et palpaient les articulations de leurs
membres raidis. C'étaient, presque toujours, des
hommes ayant dépassé la quarantaine ; les
jeunes étaient entrés dans la danse depuis
longtemps. Quelques-uns geignaient, désespérés,
et d'autres, assis par terre, un morceau de pain
dans une main, la tête basse, restaient là, hébétés.
Bientôt, quelques commandements brefs se-
couaient les flemmards comme des décharges
électriques ; les sacs sautaient sur les épaules,
les faisceaux étaient rompus. Les rangs immo-
biles semblaient comme figés dans le silence,
puis une épée luisait au-dessus des têtes et
toutes les files s'inclinaient, en même temps
qu'éclatait la clameur déchirante des clairons.
10 CASERNE
Les régiments venus des garnisons lointaines,
continuant leur voyage, repassaient la grille
et s'enfonçaient un peu plus avant dans leur
glorieuse destinée à chacun de leurs pas.
Silencieux, les mains dans nos poches, nous
regardioub partir noî? frères déjà désignés ; et
plus d'un d'entre nous sentait alors s'éveiller
au fond de lui certaines angoisses mal endormies.
DANS LA CHAMBREE
I
Nous sommes là cinquante et quelques-uns
entassés dans cette chambrée comme des
calfats dans la cale d'un steamer. Un jour, déjà
lointain, nous avons tous quitté notre maison, le
baluchon sur l'épaule ou le sac à la main.
Quelqu'un de plus grand que nous, quelqu'un
ayant tout pouvoir sur nous, nous appelait à
son secours. Nous sommes partis comme des
émigrants, à l'aube, au crépuscule, à midi. Après
avoir mis nos affaires en ordre, nous avons tiré
la porte derrière nous, nous avons descendu
l'escalier pour la dernière fois.
Nous gisons pêle-mêle au fond d'une caserne,
pareils à des condamnés attendant l'heure de
l'expiation. Toute tendresse s'est détournée de
nous, toute pitié nous est refusée ; et nous avons
perdu jusqu'à ces humbles libertés qui cons-
tituaient hier encore la meilleure part de notre
14 CASERNE
bien. Des lois inflexibles règlent aujourd'hui
nos moindres gestes. Nous ne sommes plus que
du matériel humain, des êtres vidés de toute
vie personnelle, des bouteilles bien rincées. On
nous tient en réserve, sous clef, pour un usage
inconnu. Le chien en sait plus de son maître.
On nous sustente à heure fixe et nous portons
un uniforme qui nous classe parmi les autres
vivants.
Pourtant, nous chantons.
Bébert a commencé le premier. Tissier a suivi,
puis Valériot. Le cabot qui avait d'abord crié :
«Vos gueules», a fini par partir à son tour. Et
La Graine étant tombé sur des becs de gaz
avec son imbécile : « A vos rangs ! Fixe ! » s'est
mis, sans rancune, à roucouler avec les autres.
Du fond de notre fosse, nous chantons la
complainte de notre détresse, de nos belles
années englouties dans un abîme de honte et
d'ennui. Nous chantons, oh ! pas même avec
l'image du ciel dans nos yeux, pas même avec
le levain de la confiance en l'avenir dans nos
poitrines. Il n'y a pas d'^appel vers les dieux
secourables, il n'y a ni le regret d'un bonheur qui
s'en est allé, ni l'espoir d'une purification future
dans notre chant. Nous chantons simplement
comme la bête blessée pousse son cri ; nous
hbérons une douleur dont nous ne pouvons plus
porter la charge. Ce n'est ici ni un chant de
DAKS LA CHAMBRÉE 15
guerre, ni le chant du pêcheur agenouillé, ni la
supplication du mendiant à bout de forces. Il n'y
a aucun appétit de vengeance en nous ; il n'y
a aucune prière vers aucun potentat dans nos
paroles ; et nous ne sollicitons aucune aumône.
Nous savons qu'il y a, tout près de nous, des
souffrances plus vives et plus pressantes que les
nôtres. Nous savons quels tragiques tourments
endurent d'autres hommes là-haut, vers le
nord.
Les esclaves chantaient dans l'ergastule pour
tromper la longueur des heures. Je sais aujour-
d'hui que ce n'était pas seulement pour cela
qu'ils chantaient. Je sais quel furieux plaisir
l'homme peut trouver dans l'exhalaison de
sa peine. Je sais à quelle ivresse plus véhémente
encore il peut atteindre quand cinquante voix
fraternelles entonnent avec la sienne le chant de
la douleur partagée. Qu'importe alors l'indigence
du langage, la vulgarité des versets, s'il n'y a
plus tout à coup que la pure sonorité des âmes
et la fraîcheur natale de l'aveu reconnaissable
au tremblement des voix.
Nous chantons comme des oiseaux aveugles
dans les ténèbres ; et ce n'est pas pour exalter
le souvenir de la lumière perdue. Nous livrons
naïvement notre sanglot à l'espace, ainsi que
Peau des fleuves aspire à la mer infinie.
16 CASERNE
II
Parfois un chef, sentant que nous étions à
bout de ressort, nous rassemblait autour de lui
et, ainsi qu'on remonte une pendule, nous
donnait quelques tours de clef. Il parlait comme
tous les gens de TÉtat, comme tous les cauda-
taires du pape, comme tous les icoglans du
sultan. Il faisait miroiter ses propos plus cha-
toyants encore que cette verroterie dont on
use aux colonies pour acquérir les matières
précieuses à un prix dérisoire. Il nous promet-
tait le profit et la récompense ; mais, dans
chacune de ses paroles, toutes juteuses des
félicités annoncées, on sentait la menace tapie
comme le noyau dans le fruit. Il se faisait
insinuant et catégorique tour à tour. Il solli-
citait notre sacrifice avec un lyrisme cornélien,
puis l'exigeait aussitôt après en laissant entre-
voir aux récalcitrants des châtiments de choix.
On l'écoutait avidement ; et comment n'eût-on
pas été attentif à qui prenait la peine de s'adres-
ser à nous ? Il était tout à coup inspiré comme
un augure. Il jurait que l'aventure se poursui-
vait sous d'heureux auspices et que la côte où
nous aborderions en vainqueurs serait bientôt
en vue. Il énumérait les circonstances favorables
à notre fortune et nous invitait à honorer le
DANS LA chambrée' 17
Manitou sympathique à nos aspirations. Il
affirmait que la zone des vents et des courants
hostiles était enfin franchie. Il louait la sain-
teté de Tentreprise et exaltait la grandeur de
la Cause. Il renchérissait sur ses propres pro-
messes et nous offrait un nouveau monde, un
avenir comme un jardin de paradis où nous
coulerions des jours d'une douceur à ne pas
croire. Et. presque tous, nous nous rappro-
chions de lui, comme autour de Colomb devaient
se presser ses compagnons subjugués.
Mais les journées continuaient à tomber
comme de longues larmes dans un fleuve d'étec-
nité et le rivage de la délivrance, annoncé par
la vigie, n'était toujours pas en vue.
Alors, nous nous étendions sur le sol, comme
de3 hommes qui n'attendent plus aucun bonheur
du mouvement et qui raillent, de leurs corps
immobiles, jusqu'à la vaine gravitation des
mondes.
III
L'heure de l'appel ramenait les hommes dans
la chambrée. De cinq heures et demie à
huit heures et demie, vautrés dans la chaleur
grasse de la ville, ils s'empiffraient en vitesse
de tous les plaisirs qui restaient à la disposi-
tion des troupes à l'arrière. Ils revenaient
Caserne 2
18 CASERNE
alourdis par les nourritures et la vinasse, le
sang aux joues et parfois de sales images encore
dans les yeux. Ils rentraient, cinglés par l'alcool
lampe debout au comptoir, traînant l'air frais
du dehors à leurs trousses et tout frémi sants
encore du bain de liberté dans lequel ils venaient
de plonger. Ils riaient au souvenir des joies fur-
tives englouties pêle-mêle sans contrôle, mon-
naies suspectes ramassées à la hâte, bonheurs
chimériques qui laissaient toujours le regret
des félicités plus certaines. Il y avait jadis
la maison, les images familières, les visages
quotidiens qui donnaient à Thomme la sécurité
et presque tout l'amour. Il y avait le métier où
beaucoup excellaient, la peine et la satisfaction
qui sont aux deux bouts de la tâche ; et aussi
les habitudes, autour de chaque vie, pour plus
d'aisance et de facilité. Il y avait pour toutes
les aspirations le vaste et beau pays de l'avenir,
cet avenir qui depuis est devenu la terreur de
tous ! Qu'on n'invoque plus la noblesse du sacri-
fice, la sainteté de la souffrance, au nom de nous
ne savons quelle apothéose d'opéra. Que les
endormeurs de tout poil s'en aillent avec leurs
drogues. Crions-leur notre vérité. Cette ville,
ses viandes succulentes, ses vins et ses filles,
cette ville et cet âge nous font horreur. Crevaux
songe à une petite salle à manger dans un
faubourg de Paris où il s'asseyait tous les soirs^...
DA^•S LA CHAMBREE 19
La soupière fumait sur la toile cirée... Le plus
jeune des trois gosses s'endormait sur les genoux
de sa mère. Renaud pense à ses livres et Troufaut
se revoit fermant les volets de sa boutique.
Troufaut qui disait encore ce matin : « Pourquoi
donc, c'te guerre ; moi, je n'y pige rien. Et
vous ? ».
Malgré ces rires, ces tapes sur les 'épaules,
tous ces simulacres de gaieté, il n'y a pas de
joie ici, mais au fond de chaque homme de la
tristesse comme une vase. Qu'il vienne ce soir
le joueur de flûte, celui qui prétend que tout
est bien ainsi. Qu'il se penche sur chacune de
ces âmes, qu'il éc9.rte d'un souffle la fragile
écume des rires et qu'il plonge, s'il l'ose, jus-
qu'au fond de l'eau habitée.
Fileur de propos raisonnables, honnête écri-
vain, journaliste, politique, gardien du régime,
homme de confiance, tire de ton instrument ces
sons qui bercent et engourdissent ; tu y trouveras
à coup sûr l'assentiment des quelques bouviers
intéressés à la tranquillité du bétail, mais tu
n'auras pas la caresse de notre mufle. Croyez à
mon onguent, viens-tu susurrer jusqu'ici ; il
adoucit la brûlure des plaies, rend la lumière
aux aveugles et facilite les agonies. Amen et
merci. Personne ici n'a envie de recevoir quelque
mauvais coup et nous n'avons que faire de
ta drogue. Tu insistes, tu spécules sur la naïveté
20
CASERNE
de ces hommes. Ils ont, il est vrai, la confiance et
la crédulité des enfants. Ils errent encore dans
les limbes. Toute lanterne est bonne à ceux qui
trébuchent dans Tombre, et tu espères les
entraîner sans peine vers l'autel où tes dieux
impatients les attendent. Ne triomphe pas trop
vite. Ils sont déjà quelques-uns à savoir ce
qu'on tenait tant à leur cacher. Des ilôts de
résistance se forment dans leur masse amorphe.
La Graine sait bien qu'une certaine fosse n'en
sera pas moins devant chacun de nous quand
tu nous auras mis ton bandeau sur les yeux.
Troufaut n'ignore pas que la souffrance sera
toujours dans sa chair déchirée après que tu
lui en auras exalté la nécessité. Tu es vrai-
ment trop gentil de nous offrir le moyen infail-
lible d'endurer des maux toujours plus nom-
breux ; mais nous savons quels desseins et
quel? malfaiteurs sert cette loi de résignation
que tu nous prêches. Ne débouche pa. tes
fioles, endormeur, et remballe ie? promesses
de^ bonheur. Si tu nous aimes, comme tu le dis,
recommande-nous à tes patrons et obtiens que
nous ne soyions plus écartelés sur une croix
qui n'est pas la nôtre. Pour le reste, n'en aie
pas souci, nous y pourvoirons. Tu nous sommes
d'accepter l'inévitable et tu jures en levant la
main que la route la plus sure pour atteindre au
bien est celle qui passe par le crime. Vicaire
DANS LA CHAMBRÉE 21
papelard, ne nous promets plus un meilleur
monde pour mieux nous tenir dans ton mauvais
monde. Ce monde, tel qu"il est, nous sera
bon le jour où nous en aurons la jouis-
sance. Qu'on nous laisse seulement faire
sa connaissance d'un peu plus près. Qu'on
nous rende le territoire libéré de ses hypo-
thèques. Qu'on nous rende également à
nous-mêmes. Voilà tous nos souhaits. Nous
n'aurons pas peur d'assumer le risque si
c'est à notre profit. Nous souffrirons sans
nous plaindre si c'est à notre compte. Et
nous voulons bien mourir en tombant de
l'arbre où nous aurons grimpé par fantaisie.
IV
Un tuyau gouttait toute la nuit sur ma tête.
Je m'en détournais en vain. Cette goutte, cette
larme intarissable de l'époque, me retrouvait
toujours.
Chambrée nauséabonde, ce lieu était bien
celui qu'il fallait à notre déchéance. Ces pla-
fonds, ces murs dégradés et pollués, ce par-
quet gras, ces odeurs qui venaient toutes de
la bête ou de la chose encrassée par le long
usage, ces répugnants débris dans les coins
d'ombre, convenaient à notre nouvel état et
22 CASERNE
nous en rappelaient à chaque instant l'horreur
comme pour nous enlever toute possibilité
d'illusion.
Les instruments des travaux héroïques,
toujours nets et reluisants, savaient accrocher
et fixer nos regards trop souvent tourmentés
par le souvenir d'autres images. Le soir, la
lueur avare d'une lampe unique nous main-
tenait dans un clair-obscur favorable au déve-
loppement des pensées qui ne viennent pas
du ciel.
Autrefois, ces hommes couchaient dans des
lits. Après la fructueuse journée de travail
créateur, ils montaient au sommeil, ils attei-
gnaient le repos comme un faîte quotidien.
Aujourd'hui, sur ces paillasses jetées à même
sur le sol, ils s'écroulent chaque soir écrasés
par la sombre fatigue de l'esclave qui voudrait
entrer dans la terre pour un anéantissement
plus complet.
Chaque soldat possédait quelques objets
personnels qu'il entassait dans une caissette
fermée à clef, car ceux qui étaient commis à la
défense des bient de la communauté devaient
d'abord mettre le leur à l'abri des convoitises
du voisin immédiat.
Le clairon sonnait l'extinction des feux. Les
hommes se déshabillaient. Certaines senteurs
devenaient plus massives. M. le chanoine
DANS LA CHAMBRÉE 23
quittait ses vêtements avec des ruses cocasses
que lui suggérait sa pudibonderie ecclésiastique.
Un ronflement formidable annonçait la fin
précoce de Maton. Le caporal éteignait la
lampe. Valériot, le maigre juif, accoudé sur
son grabat et faisant tourner une cigarette au
bout de ses doigts, filait quelques phrases
onctueuses et obscures. Puis Troufaut, sollicité,
racontait une histoire du front. Il en était
ainsi presque chaque soir. Ceux qui n'y avaient
pas encore été interrogeaient sans se lasser ce
témoin qui avait l'avantage d'en être revenu.
« Croyez-moi, concluait toujours Troufaut qui
ne pouvait plus supporter la vie de caserne,
vaut encore mieux être là-bas qu'ici ». Nous
demeurions sceptiques, malgré tout, car il
était trop visible que Troufaut n'avait qu'une
médiocre envie d'y retourner. Le narrateur
racontait pour la vingtième fois l'assaut du
plateau de Vauquois, mais le sommeil lui
enlevait jes auditeurs un à un.
— La ferme, là-dedans ! gueulait tout à
coup le caporal ou quelque dormeur éveillé
par le bruit des voix.
Troufaut se taisait et les quelques yeux encore
ouverts laissaient retomber leurs paupières.
Un premier rat sortait alors de son trou pour
prendre sa part des biens libérés par le sommeil
des hommes.
LE PREMIER SOIR
IL tire sa montre. Il y a déjà un peu plus
d'une heure qu'il est entré dans cette cham-
brée pour la première fois. La journée s'avance
et les ombres commencent à s'épaissir. La nuit
l'ampute de tout le vaste espace offert à ses
yeux à travers les vitres et rétrécit son domaine
jusqu'à le faire tenir tout entier dans cette
chambre sordide où grouillent une soixantaine
d'hommes comme des volailles empilées dans
des caisses pour le marché.
Le froid, l'humidité, la mélancolie de l'heure,
le cherchent et le trouvent à travers ses vête-
ments ; mais s'il boutonne son pardessus d'un
geste instinctif, ce n'est pas seulement à cause
du frisson qui vient de le secouer, c'est pour se
défendre contre une attaque plus redoutable
encore et sauver, d'une fin pareille à la mort,
l'homme qu'il fut jusqu'ici.
Il est au seuil d'une nouvelle vie que rien en
lui n'appelait et dont il sait qu'il ne pourra rien
aimer. Non, ce n'est pas le froid seul qui le fait
trembler, mais une anxiété comparable à celle
28 CASERNE
qui étreint l'être vivant à l'approche du dé-
nouement. La tristesse de la tombe, comme une
bruine qui endort, s'insinue sous ses paupières
et il sourit en même temps qu'il songe au repos
qui est la récompense de tous ceux qui ont
atteint le terme. Ne plus être ! Se détendre, se
défaire dans les eaux profondes et calmes.
Volupté d'aspirer à la dissolution prochaine !
Il est pareil à l'arbre nouvellement trans-
planté. Les racines froissées, blessées, roulées
en boule, les feuilles recroquevillées, la sève
comme un sang qui se caille, il se recueille dans
sa stupeur. L'ébranlement fut tel quand on
l'arracha au sol où il tenait par tant de fibres,
qu'il en souffre encore dans son tronc noueux,
dans toutes ses branches et jusque dans la
plus petite de ses feuilles. Peu lui importe
aujourd'hui le nouveau terrain où il lui faudra
désormais subsister, lutter et croître selon la
nécessité imposée à toute chose vivante. Terres
jectisses, terre arable, sédiments impénétrables,
riche terreau ou sable avare, provendes insoup-
çonnées, sources souterraines, il y a là tout un
continent inconnu à explorer, mais dont ne
veut pas se soucier l'arbre meurtri qui ne sait
plus que sa douleur et va peut-être mourir de
ne pas pouvoir oublier la terre ancienne où il
vécut.
LE PREMIER SOIR 29
Il pense à cette vie qui était la sienne et
qu'il lui a fallu quitter contre son gré. Il pense
à ses amis dispersés, à ses. livres, à son travail
abandonné, à sa table où il méditait, le soir,
accoudé en face de la lampe. Sa vie était digne
et féconde. Cette certitude, il ne la confierait
à personne, mais il pouvait bien la porter dans
le secret de son être, sans orgueil, mais non sans
regret. Il était de ceux qui ont la fortune de
croire à leur tâche. Et croire à Toeuvre de son
intelligence, de son cœur et de ses mains —
j'en appelle au plus modeste d'entre vous tous —
cette présomption n'est-elle pas permise ?
Sans doute, et il le sait bien, il était de? vies
plus lumineuses que la sienne, des vies pareilles
à ces feux que les pâtres allument sur les hautes
montagnes ; mais quel homme, même obscur,
n'a pas une tendre faiblesse pour ce qui cons-
titue son bien propre ? Il était des efforts plus
importants que le sien, plus sûrement profi-
tables à la communauté des vivants ; mais
encore, quel homme est assez dénaturé pour ne
pas chérir l'enfant de sa chair plus que tous les
autres ? Et puis aussi, pour quelle œuvre inhu-
maine de destruction et de mort avait-il été
contraint de déserter la sienne ? Oh ! il ne se
retranchait pas dans un ressentiment égoïste.
Il n'avait rien d'un prince détrôné qui pleure
ses privilèges perdus. Il eût même, en d'autres
30 CASERNE
circonstances, porté allègrement sa part des
maux qui allaient s'abattre sur tous les hommes'
de son temps, car il ne professait aucune de ces
théories qui offrent à leurs fidèles de bonnes
recettes pour se laver les mains des difficultés
communes. Mais comment pouvait-il, de quel-
que façon que ce fût, participer avec un cœur
léger et une âme satisfaite au crime de l'époque ?
Comment croire à la régénération du monde par
la baïonnette et le canon ? aux vertus de quel-
ques drôles qui tenaient en leurs mains les
destinées des peuples ?
* *
Des hommes qu'il ne connaît pas encore vont
et viennent autour de lui. Le mystère dont ils
sont tous également enveloppés les mêle dans
l'ombre de la chambrée et en fait à ses yeux
une seule masse humaine bruyante et anonyme.
Ce" pas, ces paroles qui s'entrecroisent, ces
rires, cette toux et ce sifflotement, iPles per-
çoit avec indifférence, car parmi le ruissellement
des sonorités, aucune ne lui désigne au passage
une personne qu'il puisse nommer. Il reste
enfermé dans le petit univers de ses pensées
intimes. 11 est seul dans une barque, au milieu
de l'océan et il peuple de son rêve l'espace
désert.
LE PREMIER SOIR 31
Mais voici qu'on allume la lampe et, instinc-
tivement, les hommes s'approchent et se ras-
semblent autour d'elle. Il peut enfin les regarder
tout à son aise, et la lumière, qui a mis brus-
quement un peu d'intimité dans ce lieu presque
public, l'y invite, l'y oblige presque. Il n'est
plus seul dans sa barque puisqu'il touche au
port et peut déjà voir les gens qui vont et
viennent le long de la jetée. Il atterrit. Les
visages de ceux qui sont là se distinguent les
uns des autres. Il les examine avec patience,
an à un. Il commence à les connaître dans leurs
détails. Les figures, les mains, les corps tout
entiers, il les arrache à une nuit où il? étaient
restés ensevelis jusque-là. Ainsi le sculpteur,
avec une obstination appliquée, fait lentement
jaillir de l'argile la forme humaine qu'elle
recelait. Il déchiffre un texte, avec intérêt, avec
passion certes, mais pas encore avec amour.
Il mentirait s'il parlait d'une sympathie subite
pour ses compagnons de hasard. Il lui sont aussi
indifférents que tous ceux à côté desquels il
s'est trouvé pour quelques instants seulement,
au cours de sa vie, dans les rues, les théâtres
et les trains. Il juge sans indulgence ces hommes
qu'il voit pour la première fois. Il les trouve
presque tous laids et vulgaires. Ils rient gras-
sement, étalent la pire grossièreté et semblent
accepter leur sort avec une passivité animale
32 CASERNE
qui le révolte. Il s'afflige de se sentir aussi loin
d'eux. Il y a là un gros bonhomme aux lèvres
lippues et aux cheveux frisés qui ne peut dire
trois paroles sans les accompagner d'un geste
crapuleux ; un petit homme chétif qui exhibe
entre deux oreilles aplaties un museau pointu
de fouine et qui égrène avec volubilité tout un
chapelet de bourdes énormes ; un autre, le
plus âgé de tous certainement, résigné, flétri.
décoloré, tel un navet oublié dans la cave, et
qui hoche la tête de temps à autre en bre-
douillant une approbation incompréhensible ;
un grand diable aussi qui porte un gros nez
rouge de carnaval dans un pâle visage de
carême et glousse à tout propos en minaudant
comme une fille chatouillée. D'autres encore,
beaucoup d'autres, figures plates et d'andouilles,
hélas ! faces joufflues, dodues, suiffeuses, comme
gonflées à coups de pompe, gueules de raie et
d'empeigne, poupées grotesques de carton,
têtes de foire et de massacre, têtes de lard et
têtes d'âne, mascarons d'ennui et masques
hilares, phénomènes, échantillons, bric-à-brac
d'humanité, pas très belle, pas très drôle, d'hu-
manité quand même, dont il fait aussi partie,
pas mieux tourné ni fignolé, humanité qu'il
faut bien prendre telle qu'elle est, et qui n'est
pas responsable, après tout, des négligences
du Seigneur, son auteur. Parmi la bande des
LE PREMIER SOIR 33
civils dépaysés, quatre ou cinq uniformes. Ceux-
là montrent par leur aisance qu'ils sont déjà
assimilés. Ils font les honneurs de la maison
avec un petit air supérieur que tout le monde
trouve légitime. Ils forment une petite con-
frérie à part et correspondent par sous-entendus
et clins d'œil. Ce sont des hommes qui ont déjà
un passé commun. Chacun des autres sent
combien il serait important de s'insérer au
plus vite dans ce petit groupe où il n'est guère
question que de tuyaux et de filons. Il y a une
biirenchère d'amabilités et de flatteries serviles
autour des porteurs d'uniformes. On les assaille
de questions, on sollicite avec déférence leur
avis, on les écoute bouche bée et on rit bruyam-
m.ent avec eux chaque fois qu'ils veulent bien
en donner le signal. C'est qu'il s'agit pour les
derniers venus de s'adapter le plus rapidement
possible à la nouvelle situation qui leur est
faite. S'adapter, tout est là. Jusque sous les
canons, dans leurs cagnas, ils ne chercheront
pas autre chose. Et même, dans le trou d'obus,
veillant la nuit à vingt mètres de la mitrail-
leuse ennemie, leur corps cherchera la position
la moins inconfortable. La mobilisation ? La
guerre ? Ce sont là les grandes causes, loin-
taines et obscures, pareilles à celles qui régissent
les destinées de l'univers. On ne peut que s'ap-
pliquer à en subir les conséquences tant bien
Caserne 3
34 CASERNE
que mal. Et on y trouve alors assez d'occu-
pation pour n'avoir plus le temps de songer à
se révolter contre elles. La tâche la plus urgente
est de s'installer aussi commodément que pos-
sible à la place où le flot vous a rejeté. Il faut,
au plus vite, organiser coûte que coûte sa petite
vie en essayant d'y introduire le minimum de
sécurité et de confort que peut permettre un
état aussi précaire que l'état de guerre.
— On a l'eau juste au pied de l'escalier,
dit un homme. Ça, c'est de la veine.
Chacun, d'ailleurs, est déjà persuadé que sa
bonne étoile l'a conduit dans la meilleure cham-
brée de la caserne et qu'il y occupe une place
de choix. Aucun ne changerait sa paillasse
contre celle du voisin. La personnalité la moins
accusée sait vite marquer à son chiffre les objets
dont elle use et ceux-ci, d'autre part, savent
vite aussi imposer un singulier attachement à
leurs possesseurs. Ces hommes qui sont là
depuis quelques heures à peine sont déjà pris,
comm.e au lasso, par cent liens subtils et ils
ont hâte, dirait-on, d'en nouer mille autres
encore. Cette chambre ou plusieurs d'entre
eux sont entrés avec horreur ne leur paraît
plus si étrangère, ni si triste. L'air qu'ils y
respirent est maintenant chargé d'eux-mêmes
et ils achèvent d'y mouler, pleins de sordides
espoirs, une nouvelle vision de leur vie. Inconnus
LE PREMIER SOIR 35
ce matin les uns aux autres, les voici comme
des convives réunis autour de la même table.
Leurs corps si semblables baignent sans en
souffrir, sans même le savoir, dans les chaudes
odeurs qui choquèrent ce matin plus d'un
nez sensible. Et leurs fronts, sous la lampe
unique, comme des coupes se cherchant pour
un toast, afin de mieux mêler leurs pensées se
rapprochent de plus en plus. Ils ont pris pos-
session de leur nouveau royaume bon gré mal
^ré. La cruche est là sur la table et le crachoir
dans le coin là-bas. Cette chambrée est devenue
une province soigneusement explorée. La limite
de la forêt vierge a été reculée jusqu'au seuil
de la chambrée voisine et son empire se rétré-
cira chaque jour un peu plus. Etude des lieux
et des êtres, inventaire des objets, des nourri-
tures et des places, examen des possibilités,
oh ! pas pour un vain jeu et le plaisir de l'esprit,
mais seulement pour le corps avide de se caler
dans une alvéole habitable.
Entassés pêle-mêle dans la charrette qui les
menait au supplice, les condamnés cherchaient
encore la place la plus commode et l'attitude
la moins fatigante.
Tu chercheras à t 'adapter jusqu'à la minute
qui précède la mort !
Onzième commandement ! Et le plus im-
périeux de tous.
36 CASERNE
Dès que les exigences du corps sont à peu
près satisfaites, l'esprit se laisse glisser du mât
de vigie où l'inquiétude seule le tenait éveillé.
Quelques hommes sont descendus au réfec-
toire. D'autres qui avaient apporté des pro-
visions pour ce premier jour se disposent à les
manger ensemble et improvisent une instal-
lation. Les musettes se font des aveux mutuels.
Des paquets sont déficelés. De la charcuterie,
des fruits, des bouteilles apparaissent. Le pre-
mier litre est réparti entre tous les quarts pour
la communion, et on trinque gaiement.
Manger ! Et boire ! Ah ! oui. Il faut bien.
Le corps, toujours. Le bougre sait réclamer ce
qui lui est dû. Et celui qui était resté jusqu'ici
à l'écart sur sa paillasse se soulève à son tour
et saisit un paquet qu'il avait posé sur la planche
en entrant. Mais les autres l'appellent. Qu'a-
t-il à rester comme ça, seul, dans son coin ?
Peut-être qu'on le dégoûte ? Monsieur dai-
gnera-t-il accepter deux doigts d'Aramon ?
On l'en prie, la casquette à la main. Allons,
quoi, on est tous des copains ici. On va se serrer
autour de l'auge pour lui faire une petite place,
qu'il avance. Faut pas qu'il se laisse aller à
cultiver tout seul dans le noir. On lui verse un
quart de vin qu'il veut absolument refuser et
qu'il lui faut bien accepter finalement. Accep-
ter ! Accepter ! N'est-ce pas la loi ? Accepter
LE PREMIER SOIR 37
et renoncer. Ceux-là et tous les autres, ceux
d'en bas, du milieu et d'en haut, ceux de tous
les étages de la société ont-ils jamais fait autre
chose ? Le plus malin, ou qui se figure tel, celui-
là même qui croit commander aux événements
n'échappe pas à la servitude des brancards et
du harnais. Et, toujours, est le plus facilement
conduit celui qui croit mener les autres.
Et lui seul, entre tous, aurait la prétention
de brouter librement au pré ? Allons donc !
i^o plus indépendant, dès qu'il a perdu un har-
nais, n'aspire qu'à en retrouver un autre. Etre
attelé et se laisser diriger, pour une sécurité
même relative, même provisoire, n'est-ce pas
là ce qu'ils désirent presque tous ?
Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, dit
la sagesse populaire. De l'espoir, oui, c'est-à-dire :
la perspective de vivre encore quelque temps.
Continuer à être ! religion de toute chose vivante
qui veut simplement durer, dans n'importe
quelles conditions, à tout prix, durer en souf-
frant le moins possible.
Patience, l'arbre transplanté, dès qu'il sera
revenu de sa stupeur, enverra quelques petites
racines à la découverte dans le nouveau sol
où il saura s'attacher, chaque jour un peu
plus fortement, par une chevelure inextricable
de liens sans cesse multipliés. Dans la terre la
38 CASERNE
plus ingrate, il trouvera sa subsistance. Tant
qu'il y a de la \âe, il y a la possibilité de la faire
durer. L'arbre se reprendra à vivre et à croître
selon la loi qui lui est dictée. Ses feuilles d'hier
tomberont, comme les vains souvenirs d'un
passé révolu. La sève continuera à le parcourir
dans toutes ses dépendances, à porter dans ses
ramifications les plus lointaines le message de
la loi commune à tous les êtres. Car, tant qu'il
y a de la vie, il faut d'abord vivre. Il faut naître
de soi, et sans se reposer un seul jour. La mort
n'est pas devant, mais derrière, seulement
dans la vie usée. Et c'est pourquoi l'hom.me
vivant pénètre d'un pied léger dans l'aventure
de l'avenir. Devant lui, c'est toujours la vie,
l'innombrable germination, la naissance éter-
nelle de l'univers promise à son appétit.
On partage avec lui les nourritures. On lui
parle. On le questionne. Il mord à mille hame-
çons. Et lui aussi, le rebelle, commence à
s'apprivoiser. Il tait les pensées qui ne seraient
pas comprises par ces hommes. Il use de leur
vocabulaire pour mieux se mettre à leur portée,
et, même, il descend jusqu'à mentir à sa cons-
cience pour escroquer leur sympathie en se
montrant pareil à eux. Il sourit aussi, et déjà
sans effort, aux plaisanteries du plus stupide
de ses nouveaux compagnons. La grossièreté
LE PREMIER SOIR 39
du gros frisé ne le choque plus autant. Il s'ha-
bitue, lui aussi ! Il s'adapte, oh ! honte. Mais,
n'est-ce pas la loi ? Il s'informe, auprès de ceux
qui savent, des choses qu'il ignore encore. Où
sont donc ce dégoût et cette horreur de la
tâche misérable à accomplir qui l'inclinaient
sur un abime il y a si peu de temps ? Mais
quoi, ne faut-il pas d'abord être ? Vivre ?
Vivre tout de suite, et calmer la faim, et brosser
ses souliers. Qu'a-t-il entendu ? Il dresse
l'oreille. Il paraît qu'il y a un poste libre dans
un service qu'on dit meilleur que les autres.
L'emploi, justement, semble avoir été créé pour
lui. Il s'intéresse. Il sourit. Il remercie. Celui
qui le renseigne est l'un de ceux qui, au premier
abord, lui ont été les plus antipathiques. S'en
souvient-il ? Ces hommes sont presque tous
de braves types et plus d'un montre du bon
sens, voire même une certaine qualité de
finesse. Le gros frisé qui offre si chiquement
ses provisions a, sans nul doute, un cœur excel-
lent. Sa grossièreté ? Ses gestes obscènes ? Oui,
bien sûr ; mais il est si drôle î Chaque visage
et chaque voix correspondent maintenant à
un nom qu'il connaît. Celui qui rit en ce moment
derrière son dos, c'est Maton. Il n'est plus
seul.
La guerre ? Le crime innombrable ? La révolte
de la conscience ? Chut ! L'homme qu'il était
40 CASERNF.
ce matin encore s'est assoupi au fond de lui.
il n'est plus qu'un pauvre diable parmi d'autres
sur la terre où il doit vivre, coûte que coûte,
et tout de suite. Il n'est plus occupé qu'à
écarter des obstacles et à évincer des périls
immédiats. Au milieu de la mer démontée, il
s'efforce, comme tout le monde, de se maintenir
sur son rocher. Il faut vivre chaque minute qui
se présente et s'y caler commodément ainsi
que l'exige le corps, le corps chéri et si sensible.
La sommation impérieuse de l'ange intérieur, la
nécessité de tuer dans trois mois, la menace
de la mort pour soi-même à cent kilomètres
d'ici... On repensera à toutes ces choses dès
qu'on en aura fini avec les fâcheux qui insis-
tent à l'instant même au seuil du logis. Le souci
le plus urgent à neuf heures moins dix est de
dénicher à tout prix un polochon pour ne pas
passer une trop mauvaise nuit. La question
qui va se renouveler avec le plus d'insistance
avant le sommeil est celle de savoir si on aura
assez de chance demain matin pour rencontrer
ce sergent qu'on doit solliciter au sujet de la
place convoitée.
Le pèlerin ne veut plus s'arrêter une seule
minute avant d'avoir atteint le but de son
voyage, mais à la porte de la première auberge,
son corps, si savamment exigeant, le trahira.
A chaque minute suffit sa tâche.
LE PREMIER SOIR 41
Il y a dix mille prisonniers au tableau du
communiqué ce soir, et c'est, bien sûr, une
nouvelle importante. Mais voici qu'on lui
apprend qu'en donnant une pièce au garde-
magasin, on peut obtenir une belle capote
neuve ; et c'est une nouvelle plus importante
encore car, quoi qu'on puisse penser, il vaut
mieux le penser dans un vêtement neuf et
seyant que dans une pelure crasseuse d'un
passé redoutable.
Despotisme de l'être actuel ! Immolation
de l'avenir à la journée présente ! Irréalité de
tout ce qui n'est pas la minute. D'abord manger,
et dormir quand vient le sommeil, et se laver,
et enfiler son pantalon, et se gratter. D'abord
obéir et n'omettre aucun des gestes nécessaires
pour que l'être continue à exister dans ■
seconde.
Il s'écoulera avec les minutes, entre les rn\
préparées. Il succombera à tous les pièges, il
sera la proie aveugle des innombrables con-
jurés qui le guettent pour le porter, sans qu'il
s'en aperçoive, ou presque, jusqu'où il s'était
juré de ne point aller.
Le voilà qui raconte à son tour des histoires
et qu'on l'écoute. Comme il parle bien. II en
est lui-même surpris. C'est un gaillard qui sait
beaucoup de choses et a le don de s'exprimer
avec aisance. Il s'enhardit. Il prend de l'assu-
42 CASERNE
rance... et du plaisir à se sentir écouté avec tant
d'attention. Il accepte avec délice l'hommage
silencieux de ces hommes qu'il méprisait il y
a à peine quelques heures. La conscience sou-
daine de son pouvoir sur eux et le vin qu'il a
bu le grisent un peu. Il domine un auditoire
soumis et il goûte la joie d'un triomphe. Pourtant,
il n'est qu'un vaincu.
Allons, tout est bien. Le voilà pris, et plus
vite qu'on n'aurait pu l'espérer. Le méfiant
est entré dans la trappe. Le révolté a fait sa
soumission.
Et les dieux cruels, contents de leur esclave,
lui jettent comme une gratification les sourires
approbateurs et les flatteries de ses compa-
gnons de chaîne.
AUXILIAIRES
ON sait quel discrédit, bien immérité d'ail-
leurs, s'est attaché aux utiles fonctions du
soiJat auxiliaire depuis qu'un certain nombre
de solides gaillards aptes à des besognes plus
viriles et plus glorieuses ont réussi, grâce à des
complaisances criminelles, à s'incruster dans
les services de l'arrière. Nous n'étions que de
pauvres citoyens égrotants, mais nous avions
pourtant conscience de servir selon nos moyens,
avec une 'application méritoire et une absence
complète d'ambition personnelle, la cause de
nos maîtres bien-aimés. D'autre part, notre
condition d'auxiliaires, bien loin de nous valoir
cette sécurité que tant de bouillants patriotes
nous reprochaient, nous maintenait dans un
état de continuelle et douloureuse incertitude.
La cloison qui nous séparait du service armé
manquait tellement d'étanchéité qu'elle per-
mettait toutes les infiltrations. C'était, dans les
deux sens, un va-et-vient ininterrompu. Des
bonshommes, fruits mal venus, mollets et
pauvres en jus, nous étaient chaque jour enlevés
46 CASERNE
pour être expédiés au front d'où nous revenaient
d'autres sujets déjà usagés et si bien vidés de
leurs forces qu'ils ressemblaient à des citrons
pressés par quelque appareil breveté. Nous
nous attendions tous à être happés par la méca-
nique un jour ou l'autre et nous savions dans
des transes bien compréhensibles. Je prétends
qu'il vaut mieux être un condamné qu'un pré-
venu. Dès que le jugement l'a frappé, l'accusé
cesse de le craindre et la paix redescend peu à
peu en lui. On n'ignore pas que le malfaiteur
traqué pendant de longs jours goûte un véri-
table soulagement aussitôt après son arres-
tation et l'aveu de son crime. Cette situation
d'attente finissait par devenir si intolérable à
certains d'entre nous qu'ils s'offraient d'eux-
mêmes a la Bête avant qu'elle ait jeté son
dévolu sur eux ; mais c'était le plus souvent
sans succès car les choses devaient se passer
selon un rite convenu qui comportait de nom-
breuses péripéties.
*
* *
Tous les matins, après nous être comptés
par quatre, nous nous mettions en route pour
le ministère des Délassements Nationaux. Nous
marchions les uns derrière les autres en tenant
la tête bien droite ainsi que cela nous était
recommandé.
AUXILIAIRES 47
Le vétusté bâtiment engloutissait deux fois
par jour notre longue colonne sans le moindre
tressaillement. On sentait qu'il se souciait aussi
peu de nous que d'un chapelet de saucisses.
Dès que le dernier homme avait franchi son
seuil, le ministère retournait à son sommeil de
brute qui digère. Son horloge, indifférente,
continuait à aller son petit train-train comme
si rien ne s'était passé. Et la rue cherchait en
vam à intéresser ses deux cents fenêtres voilées
de blanc comme les yeux de certains aveugles.
Quelle somme d'efforts patients et de soins
intelligents nous venions engloutir tous les
jours dans les flancs de cette ingrate bâtisse!
Nos sacrifices à l'État et au gouvernement,
moins cruels il est vrai que ceux de nos frères
du service armé, nous semblaient néanmoins
dignes d'être mieux appréciés. Nous avions
abandonné toutes nos libertés, remisé nos
convictions personnelles et étalé notre amour-
propre comme un tapis sous les pieds de nos
maîtres. Nous avions déserté des travaux sou-
vent captivants et utiles pour une tâche rebu-
tante-dont la nécessité nous échappa toujours.
Nous avions consenti à coucher dans Fétable
et à manger dans l'auge. Mais en échange de
nos renoncements et de nos peines, du zèle
aussi avec lequel nous accomplissions notre
tâche, nous ne récoltions guère que les engueu-
48 CASERNE
lades quotidiennes de nos supérieurs. Je n'ignore
pas que de nobles âmes ont su rester semblables
à elles-mêmes dans le pire esclavage et je ne
pense pas seulement à Épictète. Mais nous
n'étions que de très pauvres hommes sensibles
aux moindres marques d'affection et non des
héros marmoréens. Toutefois, en dépit des
cruelles déceptions dont nous étions chaque
jour abreuvés, nous ne nous laissions pas
abattre et je crois qu'on aura plus tard quelques
raisons de reconnaître que nous aussi nous avons
bien mérité de la Cause. Je suis arrivé, pour
ma part, à compulser et annoter onze cents
dossiers dans une journée. Il est vrai que je
faisais partie de la fameuse équipe dite des
« Grands bouffeurs de boulot )). Quel chro-
niqueur relatera jamais les secrets mais épiques
combats livrés par nous dans les galeries téné-
breuses des Délassements aux régiments innom-
brables de dossiers poussiéreux. Nous fûmes
plus d'une fois près de succomber et je n'ai pas
oublié l'insolent ultimatum que nous lança
un matin notre chef de service : <( Si je n'ai
pas ces dix mille dossiers ce soir, je vous fous
tous dedans ! » Le digne homme alla passer
la journée avec son état-major dans un café
du voisinage où se tenaient à l'ordinaire quel-
ques filles aussi chaudes que la bière était
fraîche. 11 revint à la tombée de la nuit, bien
AUXILIAIRES 49
résolu à faire un sort à sa menace du matin ;
mais nous étions déjà les maîtres du champ de
bataille et les dossiers vaincus, par m.onceaux,
mordaient sur le sol leur propre poussière.
Hélas ! il y eut bientôt de nombreuses vic-
times dans nos rangs. Nous respirions un air
humide et empoisonné dans les tranchées du
ministère. Nous étions chichement nourris,
surmenés et enclins à une tristesse qui n'est
pas bonne pour la santé. La bronchite et la
pneumonie attaquèrent avec vigueur nos pou-
mons débiles. Beaucoup d'entre nous furent
conduits par ces maladies à l'hôpital et plu-
sieurs un peu plus loin... jusqu'au cimetière.
Humbles morts sans médailles, qu'on ne donne
pas en exemple et qu'on enterre sans discours,
il faudra bien que la postérité vous rende jus-
tice à vous aussi. Vos vertus, plus civiles que
militaires, il est vrai, vous donnent droit
néanmoins aux honneurs du palmarès. Votre
gloire est peut-être d'une essence plus rare
encore que celle de nos intrépides nettoyeurs
de tranchées. Ceux-là, en effet, ne sont vrai-
ment des héros que par intermittence, au
moment où ils sont possédés par la frénésie
du combat. Votre zèle à vous fut quotidien,
assidu et parfaitement calculé. Aucun intérêt,
aucun espoir d'une récompense quelconque
ne vous le dicta. Ce noble enthousiasme qui
Caserne . 4
50 CASERNE
VOUS souleva si souvent ne dut jamais rien
qu'à vous-mêmes et j'atteste ici qu'on ne vous
versa jamais la moindre goutte de gnole avant
ces grandes offensives dont je fus le témoin
et le participant. Croyez-moi, le champ de
bataille le plus humble et le moins sanglant
est celui où il y a le plus de mérite et de profit
à triompher. Le silence qui enveloppa vos
actions ajoute à leur grandeur. Mais pourtant,
et je le jure sur les tombes fraternelles de nos
martyrs, violant votre modestie, je publierai
vos exploits., Quand nos grands héros nationaux,
astres éblouissants, étoiles d'une dimension
inaccoutumée, seront enfin rassasiés de gloire ;
quand ilr auront reçu toutes les médailles, tous
les diplômes, tous les titres, tous les honneurs,
et qu'ils commenceront à montrer les premiers
bignes de cette fatigue heureuse qui suit l'assou-
vissement du désir, le ministre de la Guerre
trouvera encore, j'en suis sûr, quelques lauriers
épars au fond de ses magasins pour en orner
vos modestes poitrines.
Relevons la tête, compagnons ! Et ne rou-
gissons plus de notre obscure destinée. Mourir
au champ d'honneur n'est qu'un moyen et
non un but. Il faudra des hommes pour l'œuvre
de paix comme il en fallut pour l'œuvre de
guerre. Quelques rescapés, chançards et malins,
s'apprêteirt à courir les provinces pour y faire
AUXILIAIRES 51
réloge de la victoire. Quelle tête feraient-ils,
je vous le demande, s'ils ne pouvaient plus
réunir dans tout le pays les éléments d'un
seul auditoire ?
Je pense à vous : Troufaut, Maton, Tissier,
Crevaux, Peau d'fesse, Maillard, à vous et à
tous les autres soldats de deuxième classe
comme moi, hommes doux et humiliés à qui la
guerre a tout pris et à qui la victoire, non seu-
lement ne rendra rien, mais saura bien encore
prendre quelque chose. Je pense à toi surtout,
aujourd'hui, Dupin, ma vieille Graine, qui nous
fit tant de fois sourire quand nous n'en avions
guère envie. Je me suis promis de te consacrer
un écrit. Je viens de flâner dans les sentiers
sinueux du souvenir et pour arriver jusqu'à
toi, j'ai pris le chemin des écoliers. Mais main-
tenant que je t'ai retrouvé au bout de mes
pensées, je ne te quitterai plus des yeux un
instant.
LA GRAINE
IL s'annonçait lui-même^ en vous tendant
la main :
— Dupin, dit La Graine ; classe 1906.
Et la révélation de son identité était ordi-
nairement accompagnée d'un petit commen-
taire. Par exemple :
— Ma vieille n'en est pas encore revenue
d'avoir couvé un caneton comme moi.
La première fois que je l'ai rencontré c'était
dans cette sentine fétide qu'est un couloir de
vieille caserne. Nous étions là urxC trentaine de
civils appelés pour remplir nos obligations
militaires. Nous appartenions tous provisoi-
rement au service auxiliaire. Nous passâmes
devant le sergent chargé de nous octroyer à
chacun une fonction en rapport avec nos capa-
cités. 11 y avait là Le Vannier, l'illustre chi-
miste, prix Nobel. Le serre-pied lui a dit :
— Vous êtes chimiste, mon garçon ? Par-
fait. Les fourneaux, ça vous connaît, n'est-
ce pas ? Je vous planque aux cuisines ; vous
aiderez les cuistots.
56 CASER>'E
La Graine avait suivi.
— Dupin. ébéniste ! C'est vous ? Assez
bonne cursive, mais faudra voir à soigner vos
majuscules ; secrétaire d"état-major.
Nous fîmes partie tous les deux d'une équipe
destinée à renforcer la troupe des secrétaires
retranchés dans les sous-sols du ministère des
Délassements Nationaux.
Chère petite Graine ! Dans quelle tenue on
le vit sortir un matin du magasin d'habille-
ment ! Vêtu de gros velours à côtes, la veste
opulente, le pantalon en accordéon, et coiffé
d'un calot exigu qu'il portait au sommet du
crâne à la manière des pitres ; on eût dit un
batteur de tapis des Graods Magasins Réunis.
— Si c'est permis de traiter ainsi un honnête
homme ! s'était-il écrié en apparaissant dans
son uniforme qui dégageait une riche odeur de
colle en putréfaction.
* *
C'est un heureux hasard qui plaça La Graine
parmi nous, car sans lui je crois que nous
aurions désappris à sourire. Il sut être l'ordon-
nateur de nos menues réjouissances et la ves-
tale de notre bonne humeur. Il avait le génie de
Tépithète et il atteignait dans l'invective à
l'ampleur du verbe homérique. Sa fantaisie
LA GRAINE 57
inventive ne donna jamais aucun signe d'épui-
sement. Le matin, pourtant, il broutait parfois
en silence on ne savait quelles pensées et il
fallait l'asticoter comme un briquet rétif pour
en tirer quelques étincelles, mais dès qu'il était
en route c'était un ruissellement de pépites
comme on n'en a peut-être pas encore vu au
Klondike. Le lumineux, l'étincelant bonhomme !
Je ne saurais mieux le comparer qu'à un maître
artificier dont les poches étaient toujours
bourrées de fusées et de pétards. Il suffisait de
lui jeter une petite boutade, comme une amorce,
et aussitôt : pan ! pan ! chandelles romaines,
fusées, serpentins, queues de rat et soleils,
fusaient, éclataient, tournaient, allumant de
joie toutes les trognes,
— C'frère-là, y m'f'ra crever de rire, disait
notre Peau d'fesse.
Généralement, Tissier flambait le premier,
car il ne quittait pas La Graine de l'oeil, et on
entendait tout à coup une cascade de glous-
sements étouffés aussitôt suivie par un accès
de toux que rien ne pouvait plus arrêter. Le
gros Maton, moins combustible, prenait un
peu plus tard, mais quel magnifique bûcher
c'était alors ; il en frisait l'apoplexie. L'autre
gras de la bande, l'obèse Brinborel, produirait
soudain un rire aigu de fillette que je n'ai pu
m'habituer à entendre sans en être troublé.
58 CASERNE
A première vue, on se serait cru en droit d'es-
pérer mieux de cette bonde. Guyot éclatait
sans aucune retenue, cependant qu'une mèche
folâtre se mettait à frémir sur son front. Bien-
tôt, toute la tablée était dans les convulsions.
Troufaut avait les larmes aux yeux et Grevaux
prétendait qu'il en avait « mal derrière les
oreilles j\
C'était presque le bon temps.
Quand Ravon sentait l'ennui l'imbiber comme
de l'encre répandue sur un papier buvard, il
allait rôder vers La Graine et revenait chaque
fois complètement reblanchi à neuf.
Petite Graine qui étiez comme un lustre de
fête dans l'un des plus sombres puits de cette
époque charbonneuse, je pense à vous avec
reconnaissance. Je vous ai parfois entendu dire
après nos bruyants ébats : « C'est autant de
pris- sur l'ennemi ». Et cette phrase qui ne
me paraissait pas mériter une attention parti-
culière m'est bien souvent revenue à la mé-
moire depuis le jour où nos destins prirent
tout à coup des routes si différentes !
* *
La guerre avait un peu obscurci l'esprit de
ceux qui, ne la faisant pas, pouvaient consacrer
quelques loisirs à la réflexion.
LA GRAINE 59
Il fallut, à maints bourgeois de ma connais-
sance, un certain temps et le secours répété de
toutes les feuilles de la bonne presse pour
découvrir l'attitude qu'il était convenable
d'adopter vis-à-vis de l'événement. Et beaucoup
d'entre eux n'y seraient point parvenus sans
le zèle inspiré de nos bons bergers qui surent
si bien, en répétant tous les jours quelques
aphorismes saisissants, ramener Tordre et le
repos dans les consciences. Certes, le stratagème
était tout indiqué ; il fallait pourtant y songer.
Encore et toujours ce sacré œuf de Colomb.
Chaque citoyen, solidement retranché dans
la sentence élue, put alors attendre la fin du
drame en fumant sa pipe.
Les uns disaient : « Vaincre ou disparaître )>.
Sublime formule digne d'un héro^ de la tra-
gédie classique, mais dont la seconde propo-
sition dégageait un subtil relent de défaitisme.
Les patriotes grand teint juraient : « On les
aura » ; et ce lapidaire apophtegme condensait'
toute leur certitude. Des industriels ayant connu
une brusque et invraisemblable prospérité
soupiraient en baissant les yeux : « Ça durera
encore très longtemps ». Quelques quinquagé-
naires trop sensibles gémissaient bien en
remuant les dominos : « C'est une terrible
guerre >•. Mais les folliculaires étaient d'une
60 CASERNE
autre opinion. Ils décrivaient la guerre comme
une espèce d'idylle où les guerriers se pâmaient
d'amour dans les bras de la mort parfumée et
s'exaltaient à l'idée d'être déchiquetés par les
obus. Le commandant, qui attendait beaucoup
de l'entreprise, estimait en contemplant ses
galons que les parallèles n'en sont vraiment
que lorsqu'elles sont cinq et le colonel était
chaque jour tourmenté par un rêve qu'on
pourrait dire étoile. Quant au simple soldat
dans les tranchées, il... Mais ce qu'il pouvait
penser n'intéressait personne.
J'avais remarqué dès la première minute de
notre rencontre que La Graine traitait la guerre
avec une légèreté déconcertante, pire même :
avec jovialité II avait pourtant à son actif
un assez mauvais séjour de quelques mois au
front et il souffrait encore, cruellement parfois,
de cette blessure qui lui avait valu d'être versé
dans le service auxiliaire.
Dès qu'il était levé, il allait acheter son
journal à une pauvresse qui se tenait à la grille
de la caserne. Il regardait les portraits des
célébrités fugitives. Des rois, des politiques,
des généraux nouvellement promus voisinaient
curieusement avec des malfaiteurs de choix.
— Quelles nouvelles, La Graine ? lui deman-
dait-on. Est-ce qu'on n'aurait pas, par hasard,
LA GRAINE 61
signé la paix cette nuit sans nou% prévenir ?
Sans répondre, il lisait d'abord quelques
lignes pour lui seul, et, à l'ordinaire, entrait
tout de suite en gaité :
— Non, ce qu'ils me font bidonner !
— C'est si drôle que ça ?
Il nous lisait alors à haute voix le passage
sur lequel il était tombé, puis s'esclaffait lar-
gement :
— Hein ! qu'est-ce que vous dites de ça
mes p'tits agneaux ? Le journaleux qui a
pondu cet œuf-là a dû s'en écorcher le... pon-
doir. Si vous n'êtes pas heureux avec ça, c'est
qu'il n'y a pas de bonheur pour vous sur la
terre.
Il lisait encore quelque? lignes et lâchait
son journal pour se tenir le ventre.
— Mauvaise Graine, tu n'es pas sérieux,
tu tournes tout en ridicule.
— Tout ? Quoi, tout ? Ces gars-là ? ré-
pondait-il en montrant le papier hilarant.
C'est-il que monsieur veut plaisanter ?
Le major m'avait accordé un jour de repos
à la chambre et La Graine avait précisément
été commandé de corvée le même jour. Il
devait enduire le bas des murs d'une nouvelle
62 CASER>*E
couche de coaltar et passer les pieds de châlit
au pétrole. Je crois bien quïl devait aussi
s'appuyer toutes les lampes, Meluron, le lam-
piste en fonctions, ayant été versé la veille
dans le service armé.
— Est-ce que tu crois que ça va durer encore
longtemps, Dupin ?
— Ça vogue plutôt vers ces eaux-là.
— Les soldats qui viennent de passer un
hiver dans les tranchées n'accepteront peut-être
pas d'en passer un autre.
— L'hiver prochain ce ne sera plus les
mêmes, puisque les autres auront été presque
tous démolis. Et je pense que les choses s'ar-
rangeront très bien. Avec quelques discours,
comme des truellées de mortier, on rafistolera
un peu la bâtisse. Ça tiendra, tu verras...
— Est-ce que tu crois que nous serons
vainqueurs ?
— Qui ça, nous ? Toi et moi... ou les autres,
les patrons ?
— Farceur. Tu es bien d'a^^s, pourtant
qu'il est nécessaire que nous leur foutions une
frottée. Il y a assez longtemps qu'ils la cher-
chent. Pourquoi rigoles-tu ?
— Je pense à ce ministre qui est venu l'autre
jour au quartier pour exalter le moral des deux
régiments qui partaient. Est-ce que tu te
LA GRAINE 63
souviens de son pardessus qui est resté relevé
par derrière pendant toute la cérémonie ? Comme
c'était cocasse ! S'est-il trémoussé ! Les bras,
les jambes, la tète, ça bardait ! L'avait pour-
tant pas l'air méchant du tout ; seulement un
peu ballot. On a bien ri quand il a crié : « On
les foutra à la porte du pays à coups de pied
dans le cul ». Il n'a pas dû comprendre qu'on
riait surtout par politesse. Tout le monde
sait qu'un homme comme lui est trop bien
élevé pour aller donner un coup de pied dans
le cul à quelqu'un. Ce genre de travail, c'est
réservé aux mufles comme nous.
— Tu n'accrocheras pas les portraits de
nos dirigeants au-dessus de ton lit, hein ?
Après tout, c'est pourtant nous, les membres du
suffrage universel, qui les avons élus.
— Pardon, je n'ai jamais voté pour ceux-là.
N'oublions pas le droit sacré des minorités!
La Graine s'était comiquement redressé
pour faire cette déclaration grandiloquente
qu'il corrigea aussitôt en souriant :
— Bien que les minorités, elles soient sou-
vent aussi tartes que les majorités. Tout ça,
c'est Jean-fesse et compagnie. Heureusement
qu'on peut toujours s'en dilater le soufflet. Une
petite rigolade à propos, ça vaut un bon ramo-
nage, vois-tu. Ça fait tomber la suie qui s'amasse
de temps en temps dans nos conduites. On a
64 CASERNE
besoin aussi d'aération. Quand je rigole un bon
coup, c'est comme si je m'ouvrais une fenêtre.
— Les hommes sont malheureux sur leur
terre, mon petit singe, et ils le sont depuis si
longtemps qu'ils le seront probablement touj ours.
— Oui, s'il y avait ce soir un train de plaisir
pour la lune, je sauterais dedans en vitesse.
Mais, à bien réfléchir, peut-être que ce serait
encore moins drôle là-haut ! Imagines-tu toutes
ces bandes de lunatiques ? Tout compte fait,
je finis par croire qu'il faut faire sa soupe avec
ce qu'on a. Il n'y a que les gourmands et les
ambitieux qui gémissent tout le temps sur leur
sort. Moi, je n'ai même pas envie d'être caporal.
Qu'ils me laissent tranquille dans mon coin,
c'est tout ee que je leur demande. Avant la
guerre, ils m'avaient déjà à peu près oublié,
à part les contributions, mais ils ont bien su
me dénicher pour m'embarquer dans leur
affaire. J'ai marché, oui, c'est vrai, mais fau-
drait pas qu'ils se montent le cou et qu'ils se
figurent que je ne vois pas clair. Le gros Loulou
peut revenir cent fois s'il veut nous frictionner
avec ses discours, il y aura toujours un petit
coin de ma peau qui lui échappera.
La Graire est en verve.
LA GRAINE 65
— La guerre, c'est comme une grande ome-
lette, mais les cuisiniers ont à leur disposition
beaucoup plus d'œufs qu'il n'en faut. Il s'agit
d'être du tas de ceux qui ne seront pas cassés.
Quand j'étais au front, il y avait un petit dou-
blard qui devenait marteau dès que la nuit
commençait à tomber. Il nous a fait faire
bien des sottises. Cette bêlure se mettait tout
à coup à gueuler, sans qu'on sache pourquoi :
« Aux créneaux ! Aux créneaux ! ». Et il nous
forçait à tirailler dans le noir en beuglant à nous
rompre le cou : « Mort aux boches ! V'ià des
prunes, tas de salauds ! -. Le pire, c'était quand
il nous envoyait en plein jour couper l'herbe
au couteau sous les fils de fer barbelés. Quelle
idée de Jacques ! On était à peine à trois
cents mètres des autres et ils nous tiraient
comme des lapins. C'est comme ca que j'ai été
percé. Mais faut croire que ce petit œuf n'a pas
été pondu pour être gobé par ces vilains boches
puisque je suis encore là. C'te guerre-là, voyez-
vous, il y avait trop longtemps qu'on en parlait.
Ils étaient trop à l'aspirer comme avec une
paille. Et tous ces sales journaux qui n'arrêtaient
pas de faire kss. . . kss. . . Nous voilà dans la grande
torchonnée. Bien. On essaiera de tenir sa place
convenablement ; mais ce que je n'admets pas
c'est qu'on cherche à nous passer les clairs au
cirage. Quand Bibichon, le ministre des vents
Caserne ô
66 CASERNE
asphyxiants, vient nous raconter que les Russes
ont tressauté de joie en apprenant que le tzar
allait se mettre à la tête des troupes, je me dis :
toi, mon gros, tu n'es qu'un bourreur. C/est
comme pour les Polonais, ils sont bien gentils,
mais faut dire la vérité : tout le monde s'en
fout. Ce ministre des vents, je ne l'ai pas encore
encaissé ! Vous l'avez entendu avec son idéal.
a L'idéal, mes braves. L'idéal, mes amis. »
D'abord, je ne suis pas son ami. Et pour l'idéal...
il ferait mieux de chanter un autre air. On n'est
pas encore battus, nom de Dieu ! L'idéal, c'est
ce qu'on laisse au vaincu. Le vainqueur s'occupe
des choses pratiques. Vous verrez ce que je vous
dis, mes poulets, s'il y a un vaincu, il prendra
quelque chose. On le passera au moulin à
café et on en fera du moulu fin. Il y aura une
première infusion pour les gens des fauteuils
d'orchestre, une seconde pour les acteurs et
après on passera encore de Teau sur le marc
pour tous les mecs du petit service. Tout le
monde aura sa tasse et je suis sûr que mon
pipelet, qui n'a pas quitté sa loge, sera aussi de
la nouba. C'est le « buseness » comme disent
nos nouveaux copains. Ce qu'il y a de plus
écœurant, c'est que Pétard attrapera aussi du
galon. Pour nous, peau d'balle et balai d'crin.
On ne sera même pas du petit service. Misère
de misère ! Enfin, c'est comme ça... et il faut
LA GRAINE 67
bien prendre ce qu'on ne peut pas laisser. Ce
qui me fait le plus marer, c'est de voir cette
bande de zozos qui s'acharnent à faire notre
bonheur. Ce qu'ils nous aiment, hein ! Car
tout ce qu'ils font, c'est pas pour eux, bien sûr,
c'est toujours pour nous et notre prospérité.
Quelle veine nous avons ! Toutefois, si on a
l'air de faire la grimace devant la gamelle de
bonheur qu'ils nous tendent, ils nous foutent
à l'ombre... Tout ça est farce et on ne peut
qu'en rigoler... Tout de même, ce Bibichon, je
le retiendrai. Quel concombre !
— Tu deviens méchant, La Graine.
— Méchant ? Moi ? Y a pas plus doux au
monde et malgré tout ce qu'on m'a fait, je n'ai
jamais rué une seule fois dans les brancards.
Je suis de sentiments si paisibles au contraire,
que je suis prêt à me retirer tout de suite de la
guerre si on veut bien m'en donner la permission.
*
Il riait de tout. Il riait de rien. Et l'habitude
du rire avait gravé un éventail de fins sillons
aux coins de ses yeux.
Je ne sais s'il était sensible à la grandeur du
métier des armes, mais je peux témoigner qu'il
savait en subir allègrement la servitude.
68 CASERNE
Son ironie n'était pas la sécrétion fielleuse
d'un méchant scepticisme, mais bien plutôt
la marque d'un esprit délivré de maintes con-
traintes et de plusieurs mensonges. Il avait
largement dépassé le niveau de la crédulité
commune et il vivait dans une zone où 'les
actions des homn\es, dépouillées de toute
rhétorique, lui apparaissaient sous un aspect
divertissant. La guerre est d'essence tragique
et ne saurait inspirer que des pensées funèbres,
allez-vous m'objecter ? Redoutable erreur !
La seule guerre triste, la seule damnabie,
est celle que nous fait l'ennemi. La nôtre
est sainte et c'est pourquoi les prêtres
de toutes les confessions Font bénie.
Elle est juste, nécessaire, noble dans ses buts
comme dans ses méthodes et nous devon- la
mener avec une joyeuse frénésie. Cessez de
pleurer les victimes ; ne vont-elles pas toutes
se relever, avant même la chute du rideau, à
l'appel magnifique : Debout les morts ? En
douter et demeurer abîmé dans la douleur
femelle pourrait à bon droit passer pour un
crime.
Nous luttons, ai-je entendu dire par quelques
hommes chagrins, pour deux ou trois images de
la vérité alors qu'il existe mille images et plus
de la vérité ; tout philosophe, tout savant,
chaque chef de parti ou maître d'un Etat a
LA GRAINE 69
la sienne ; la vérité essentielle, la cellule mère
de toutes les certitudes s'est dérobée jusqu'ici
à nos investigations. C'est exact, et nous errons
dans le doute avec les pauvres lumignons de
nos conjectures ; mais cela n'a pas beaucoup
d'importance, puisque nous continuons à nous
égorger avec un zèle suffisant. Pour ceux qui
attachent quelque prix à l'évidence de sen-
timent, je dirai encore qu'il émanait, à mon
avis, plus d'authentique vérité d'un seul sou-
rire de notre Graine que de tous les discours
d'un ministre comme Bibichon. Cher garçon,
je crois l'entendre encore.
— C'que je m'amuse, disait-il, alors même
qu'il accomphssait les plus mornes besognes
ou qu'on craignait les pires nouvelles de la
croisade. Personne ne peut savoir comme je
m'amuse.
Ses convictions politiques me sont restées
à peu près inconnues et c'est en vain que j'ai
cherché à les pénétrer. Mais je pensais qu'elles
devaient être bien solides, puisqu'il n'en parlait
pas. Je n'ai pas pu savoir non plus quel genre
d'hommes il eût aimé voir à la tête du pays,
ni de quelles idées il souhaitait secrètement
le triomphe. Peut-être n'y avait-il pas d'hommes
qui lui inspirassent une confiance totale et
peut-être ne voyait-il dans les plus belles idées
que de criminelles aspirations ou d'obscurs
70 CASERNE
balbutiements, tour à tour. Un jour pourtant,
au hasard d'une conversation, je crus qu*il
allait enfin me livrer sa pensée intime.
— Quand nous aurons gagné la guerre, lui
disais-je en substance, il se passera de grandes
choses. Nous saurons imposer à tous le respect
des principes pour lesquels nous combattons
encore. Le monde purifié deviendra habitable.
Le pauvre ne sera plus opprimé par le riche
et celui-ci ne le sera pas à son tour par le pauvre
d'hier. Tout homme sera vraiment libre pour
la première fois et l'avènement de l'égalité
ayant aboli toutes les castes, une minorité de
puissants personnages ne pourra plus pousser
la multitude des faibles vers d'absurdes champs
de bataille.
La Graine prit un air taciturne que je ne lui
avais jamais vu, il me saisit brusquement par le
bras et déjà il ouvrait la bouche pour parler
quand il s'arrêta...
— Qu'allais-tu dire ? Parle ! suppUai-je.
Mais déjà son visage se détendait sans un
sourire.
— Laisse-moi rire, me dit-il, vieille panouille.
Dès qu'il ouvrait les yeux, il lançait une
LA GRAINE 71
première pointe et entrait en conflit courtois
avec l'univers. Une bonne journée de salubre
rigolade nous était alors assurée. Pourtant, je
me souviens qu'il resta toute une soirée sans
rire une seule fois. J'avais reçu un mandat de
ma pauvre mère et j'avais invité La Graine à
souper avec moi à la cantine des cuirassiers
qui passait pour un peu moins infecte que la
nôtre, réputation bien usurpée d'ailleurs. Le
régiment des citrouillards devait partir le len-
demain à l'aube pour le front. Aussitôt après
la soupe, ils envahirent la cantoche. Les porte-
monnaie allaient faire un gros effort pour être
à la hauteur de l'événement. Les soldats
s'écrasaient autour des tables crasseuses et
beaucoup, qui n'avaient pas pu trouver de
place, buvaient debout. C'étaient des hommes
jeunes et solides, aux figures sans poils pour
la plupart, de la chair saine et fraîche comme
l'aime la guerre. Je m'aperçus bientôt qu'ils
étaient presque tous Bretons, comme La Graine
et comme moi. Je dois à la vérité de dire que
La Graine n'était Breton que par sa mère. A
travers les grilles des deux fenêtres grandes
ouvertes on pouvait voir le ciel nocturne tout
moucheté d'étoiles. Mais personne ne regardait
dehors ; aucun rêve d'aucun homme n'avait
besoin de la nuit et des astres. La petite salle
possédait toutes ces têtes rondes et leurs pen-
72 CASERNE
sées, sans même le secours d'un bouchon hermé-
tique, mieux encore que le bocal, sur l'étagère,
derrière la cantinière, ne possédait ses oranges
nageant dans l'alcool. Les buveurs riaient et
semblaient heureux malgré le plafond où la
lampe à pétrole avait dessiné de gros intestins
noirs, malgré les murs galeux, le carrelage
pourrissant, les tables boiteuses, les verres
ébréchés et l'odeur qui faisait frémir les narines
quand on entrait.
— Dix sous, ce petit morceau de brie ? pro-
testa un garçon joufflu en rougissant de son
audace.
— C'est la guerre, répondit sèchement la
cantinière, mastodonte de saindoux au cou
orné d'un collier d'humeurs froides.
Le cantinier, un petit brun sournois, au
front large comme un galon de sous-lieutenant,
se montrait plus souple avec le troufion ; mais
il était sage de ne pas être distrait quand il
vous servait. Il vous apportait des chopes
parées de scandaleux faux-cols et omettait
trop souvent de vous rendre la monnaie. Pour-
quoi allait-on à la cantine ? Je me le suis sou-
vent demandé. Le vin y était aigre et la nour-
riture plutôt porcine. Mais quand même, voyez-
vous, au sein de la hideuse caserne, la cantine
pouvait être considérée comme une suave oasis.
On y vivait des heures presque libres. On était
LA GRAINE 73
assis sur des bancs, au chaud, loin des gradés
et des cent persécutions qui nous attendaient
toujours dans la chambrée.
La Graine et moi, de notre coin, nous regar-
dions trinquer et boire les cuirassiers. Ils
étaient déjà beaucoup moins gais et parlaient
peu. On entendait de temps en temps une phrase,
quelques pauvres mots n'exprimant rien, des
noms de localités comme Ploaré ou Kerfeantun.
Puis c'était de nouveau, dans le silence pois-
seux, le sanglot du \an tombant des litres dans
les verres. Je ne sais pas au juste ce que ces
hommes étaient venus demander au vin ce
soir-là, mais il y eut enfin plusieurs réponses.
Un ^premier buveur se leva, une main devant
sa bouche, et laissa tomber sa charge avant
d'avoir pu atteindre la porte ; un autre fut
aussitôt comme gagné par une fraternelle
solidarité. C'était à peu près au moment où le
clairon appelait les consignés au corps de garde.
Un cavalier se mit à ronfler sur la table ; un
de ses compagnons devint brusquement si
furieux qu'il brisa un litre plein sur le carre-
lage. Le cantinier parut, ramassa quelques
pièces, et gronda l'assemblée si gentiment que
personne ne s'en offensa. La Graine me fit
un signe discret. Derrière les grilles de la fenêtre,
tapi dans l'ombre, le juteux observait la salle.
Je vis très bien qu'il riait. Et comment se
74 CASERNE
serait-il fâché contre ces lascars qui partaient
le lendemain alors que lui, indispensable ici,
ne partirait pas. La fumée des pipes devenait
Bi épaisse que la lampe était comme le fanal
d'un vaisseau s'éloignant dans la brume. Je
pensai à mes anciens voyages en mer. La sueur
perlait à mes tempes et j'avais le cœur soulevé
de nausées. Nous fîmes .aussi apporter du vin,
et plusieurs fois, je crois. Ne nous méprisez
pas. Ce vin, je vous le jure, n'était rien autre
chose pour La Graine et pour moi qu'un stu-
péfiant. On ne sait pas le rôle que le vin joue
à l'armée. Personne n'a dit la sombre alliance
du pinard et de la troupe. Le vin permet au
soldat de franchir, sans presque s'en apercevoir,
toutes les étapes qui le mèneront jusqu'à la
table d'opération. Et là aussi, des anesthésiques
sont prévus. Oh ! non, ceux-là ne buvaient pas
pour atteindre à quelque jubilation, car malgré
les alcools ilr restaient comme des hampes sans
oriflamme.
— C'est pour le coup de poing que ça vous
fout entre les deux yeux, disait ma vieille
Graine.
Pour moi, c'était quelque chose de plus com-
pliqué et de plus amer encore.
— Tu ne dis rien, petite Graine ?
— Restez encore un petit quart d'heure si
LA GRAINE 75
VOUS voulez, vint nous dire le cantinier, mais
je vais souffler la calbombe.
Et, effectivement, il éteignit la lampe d'un
coup de torchon. Il ferma la fenêtre et tendit
une couverture de couchage sur les vitres.
L'adjudant pouvait ainsi faire semblant de ne
rien voir. Nous étions, d'ailleurs, tous convaincus
que le cantinier était de mèche avec lui. On
racontait même que la cantinière... mais je ne
me ferai pas le véhicule de ces saletés. Les gras
parfums et la chaleur collaient à notre chair
et nous restions là, taciturnes, comme des
hommes en exil dans leur propre destinée. La
salle n'était plus éclairée que par la faible
lueur qui venait de la cuisine. Le cantinier
apporta de nouvelles bouteilles. On entendait
la boisson cascader dans les gorges. Des langues
claquaient comme on reposait des verres.
Même dans les ténèbres, le vin restait un
puissant moyen. Je crus entendre pleurer
une des ombres près de moi ; mais je tendis
le cou en vain. Si la saoulerie poussée jusqu'au
bout me plonge dans un sommeil peuplé d'épui-
sants cauchemars, la première ivresse inspire
ce qu'il y a de meilleur en moi. J'aurais voulu
prendre les mains de ces hommes misérables ;
j'aurais voulu les serrer à pleins bras contre
ma poitrine et mêler ma peine à la leur. Et
surtout, j'aurais voulu entonner avec eux ce
76 CASER^'E
large cantique où sanglote toute notre Bretagne.
Il y avait dans mon cœur multiplié un immense
besoin de bonté qui s'étendait à tout l'univers.
Le désir du sacrifice jaillissait de mon âme
généreuse comme un calice assoiffé de larmes.
La salle n'était plus ni laide, ni petite ; l'ombre
nous restituait l'espace et voilait charitable-
ment certaines choses.
Le cantinier vint nous dire que l'extinction
des feux allait bientôt sonner et qu'il fallait
partir. On l'envoya aux pelotes car on sentait
bien qu'il y avait un relâchement dans le
quartier ce soir-là. Enfin nous sortîmes et l'on
vit des ombres titubantes se couler le long des
murs dans la nuit protectrice.
Je n'avais pas envie de dormir. Je proposai
à La Graine de faire un tour dans les cours
avant de regagner notre chambre, mais il refusa.
En entrant dans son lit, il me dit encore :
— Vaut mieux que je ne boive plus, ça me
rend trop noir.
* *
Bergson nous dit que le rire n'a pas de plus
grand ennemi que l'émotion. // semble^ pour-
suit cet éminent philosophe, que le comique
ne puisse produire son ébranlement qu'à la
condition de tomber sur une surface d'âme
LA GRAINE 77
bien calme, bien unie. L'indifférence est son
milieu naturel.
L'habile dialecticien a su marier ici la pru-
dente réserve à l'audacieuse affirmation. //
semble, écrit-il modestement, comme tour-
menté par un scrupule qui l'honore en même
temps qu'il sert la vérité, car son point de vue
est des plus discutables. En effet, la situation
la plus tragique, et partant la plus propre à
nous émouvoir, peut être accompagnée d'in-
cidents grotesques qui nous conduisent aux
gestes désordonnés de l'hilarité, alors même
que toute notre personne voudrait prendre une
attitude sévère et contrite. Mieux encore,
n'a-t-on pas vu rire et plaisanter des gens qui
attendaient la mort d'une minute à l'autre
et avaient de solides raisons pour être émus ?
Je vous concède que le rire est parfois vul-
gaire et, pour la moquerie, sa sœur jumelle, si
elle ne figure pas parmi la constellation des
sept péchés capitaux, elle n'est pas non plus
l'une des trois vertus théologales. Pourtant,
cela est indéniable, le droit au rire est une
acquisition définit! v^e dans presque toutes les
démocraties et les empires du monde, la science
elle-même s'en étant mêlée. Rire est le propre
de l'homme, a reconnu l'anthropologiste.
— Je rirai, jure La Graine, autant qu'il me
plaira et pas seulement pour le plaisir de me
78 CASERNE
dégonfler les joues, mais surtout pour me
payer leur tête, Tant qu'on reconnaîtra la
nécessité de la guerre, je proclamerai mon droit
à la rigolade ; rigoler, c'est ma façon de faire
la guerre. Est-ce qu'on croit que je n'ai pas
aussi mes tyrans et mes revendications person-
nelles ? Moi aussi j'ai mon programme, moi aussi
je suis un opprimé et je sais bien que j'ai de
puissants ennemis. J'affirme que leur façon de
me faire la guerre est déloyale et contraire
à toutes les règles du jeu. Ils trichent, ils abusent
de leur force contre moi. Ils m'ont tout pris :
mes deux bras de travailleur, ma jeunesse, ma
liberté et je sais qu'ils ne me lâcheront plus
tant qu'ils n'auront pas eu ma peau. Mais je
ne suis pas méchant. Eux, ils y vont tout de
suite à coups de canon et à coups de vingt ans
de prison. Moi, je rigole d'eux seulement. Et
le plus souvent, je ris à peine un brin, comme
ça ; c'est de l'escarmouche, une tamponnée de
plaisanteries. Mais dame, quand je suis en colère,
je me paie leur tranche dans les grands prix. Je
les ai démasqués depuis longtemps, voyez-
vous ; quoi qu'y fassent, et même en mettant
des pucelles sur leurs pièges, ils ne m'auront
jamais de bon cœur à leur messe. Je n'ai pas
de vanité, mais je sais que je suis plus propre
qu'eux. Je suis comme le curé qui dit la messe
tout seul dans son église, pour lui, et parce que
LA GRAINE 79
ça lui fait plaisir ; et je ne fais jamais la quête.
Je vous l'ai dit, qu'ils me foutent la paix à la
fin, et ne viennent pas me chercher chaque fois
qu'ils ont des coups de torchon à foutre à
quelqu'un.
— Tu es un homme libre, La Graine ?
— Y a cet uniforme qui me gêne aux
emmanchures. Mais quand je ferme les yeux
et que je suis comme ça tout à fait chez moi,
alors, oui, j'ai l'impression d'être libre.
La Graine parlait peu de sa vie privée. J'ai
cru deviner qu'il avait une amie et vivait avec
elle avant la guerre. Deux ou trois fois par
semaine, il filait aussitôt après la soupe du
soir et on n-e le revoyait qu'à l'appel. J'avais
remarqué qu'il revenait généralement assombri
de ces sorties mystérieuses. On avait beau le
tisonner, il ne donnait aucune chaleur. Un soir,
même, il me parut que toute flamme était
morte en lui et qu'il commençait à descendre
vers les basses températures. Comme il re-
lisait pour la deuxième ou troisième fois une
lettre qu'il avait tirée de sa capote, il dit :
— Le monde est encore plus vache qu'on
ne croit.
Je m'attendais à quelque confidence, mais
ce fut tout pour ce soir-là. Le lendemain matin
au réveil, alors que nous allions ensemble
chercher le jus aux cuisines, il me dit encore :
80 CASERNE
— Le jour où j'en aurai assez, je filerai
par la tangente.
Je n'osai le questionner, car je me sens humble
et respectueux devant le mystère de chaque
être, mais je pressentis qu'entre la phrase de
la veille au soir et celle du matin, il y avait eu
dans son âme éveillée un drame nocturne avec
maintes péripéties.
Toute vie humaine comporte des heurts
savoureuses et d'autres qui le sont moins,
c'est certain ; mais quand le dosage est heureux
et que le sujet est sain, l'affaire se poursuit
jusqu'au bout sans trop de mal. J'aurais juré
qu'il en serait ainsi pour La Graine que je
tenais pour le gaillard le mieux équilibré de
nous tous. Son exubérance s'apparentait sou-
vent à la joie bruyante des clowns forains ; je
sais aujourd'hui qu'elle n'était, sans doute,
pas moins factice. Quelle détresse intérieure
cachait-il donc sous ses si brillants oripeaux et
sa faconde éblouissante ? Je me le demande
encore ce soir dans cette cantine où je suis venu
boire, seul cette fois, avant mon sommeil.
Nous l'avons trouvé un matin, le long du
mur des cuisines, parmi des débris de tuiles,
écrasé sur le pavé. Il était monté sur le toit,
s'était laissé glisser jusqu'à la gouttière et là,
LA GRAINE 81
du quatrième étage, était tombé la tête en
avant. Il tenait encore dans sa main un papier
sur lequel il avait écrit : « Ne cherchez pas
d'histoires. J'en finis volontairement. Ça vaut
mieux comme ca. »
Caserne
L'ADJUDAyT PETARD
ON l'appelait Pétard parce qu'il faisait au-
tant de bruit à lui seul que dix de ses
pareils.
Fléchissant sur ses longues jambes maigres
et grommelant d'éternelles menaces, il arpen-
tait le quartier tout le jour et une bonne partie
de la nuit. Il gravissait les escaliers à pas de
loup, enjambant quatre marches à la fois,
ouvrait brusquement la porte d'une chambrée
et ne manquait jamais de paumer quelques
pauvres bougres allongés sur leur lit.
— Vous y prends, salopards ! Défense de se
vautrer sur les lits après le déjeuner. A l'ours !
Coucherez ce soir à l'ours. Vos noms ? Caporal !
Cap... Caporal ! Où e^t-il ? A la cantine, bien
sûr ; en train de se saouler la gueule. Bon ça.
Couchera aussi à l'ours. A l'ours ! Vous ferai
voir qui je suis, salopards !
Les cuistots, le croyant à la chasse dans les
chambres lointaines, faisaient griller de mi-
gnons tournedos prélevés, malhonnêtement, il
faut l'avouer, sur la bidoche de la compagnie.
86 CASER>'E
Pétard passait la tête par la porte entr'ouverte,
humait l'odeur en fermant les yeux, rampait
le long des fourneaux en retenant son souffle
et éclatait comme une bombe parmi le groupe
des cuistots foudroyés.
— Des biftecks ! Gredins ! Et des frites î
On se soigne ici. Compliments. Rigolera bien.
Conseil de guerre. Vol d'approvisionnements.
Vos nom ? Fermez la porte. Saligauds ! Des
biftecks ! Est-ce que j'en mange, moi ?
Mais déjà, Pétard, brandissant la liste des
hommes malades, entrait à l'infirmerie.
— Tissier ? Pas là ? Tissier ? Parbleu 1
Crevaux ? Crevaux non plus, naturellement.
Malades comme moi. A la cantine. Bon ça.
Salopards. Coucheront à l'ours. Porterai le
motif.
Il veille, le bon chien de garde ; il bondit
de cour en cour et de chambre en chambre. Il
jappe, l'œil fouilleur et les crocs aiguisés ; il
court le long du troupeau terrifié, se glisse dans
les files, va, vient, et mord quelques bêtes,
presque toujours les mêmes.
— Encore en souliers de fantaisie sur les
rangs ! Bon ça.
— Il n'y en a plus à mon pied au magasin,
mon adjudant.
l'adjudant pétard 87
— Taisez-vous. M'en fous. Coucherez à
l'ours.
— Et ces cheveux-là ?
Il sort des petits ciseaux de sa poche, sou-
lève un képi, prend une poignée de cheveux
bien lissés et taille un bon coup en pleine herbe.
Quelques képis plus loin, les terribles ciseaux
font de nouveaux ravages.
On verra demain ceux que j'ai marqués.
La tondeuse... ou gare ! Vous embête, hein ?
Je sais bien. M'en fous. C'est mon métier.
Valériot a pris de la magnésie ; une ration
à purger un cheval. Ça lui apprendra à se faire
porter malade. Valériot, les mains au ventre,
court aux cabinets.
— Rien à faire, vieille colique ; chacun son
tour.
Valériot est pressé, Valériot souffre. Que de
rois, mon dieu ! et que de prétendants pour si
peu de trônes ! Valériot n'en peut plus.
W. C. réservés aux sous-officiers.
Tant pis, vite. Enfer et damnation ! Pétard
collé contre la porte et guettant !
— Salopard ! Ne nierez pas !
La veste de Valériot est prise dans une
puissante tenaille.
— Votre nom ? Les nettoierez pendant quinze
jours. Vous apprendra. Bon ça.
88 CASERNE
On a annoncé au rapport la visite des caser-
nements par un Inspecteur du plus haut grade.
Paraît qu'il sïntéresse au « bien-être ^) des
troupes. La visite n'aura lieu qu'à onze heures ;
on aura donc largement le temps de s'y pré-
parer sans avoir à se lever plus tôt encore que
de coutume.
— Je passerai d'abord la visite des caser-
nements à dix heures, annonce le capitaine.
— V's'avez entendu au rapport ? aboie
Pétard à travers les chambres. Capitaine passera
dans les chambres avant dix heures. Tout
devra être fini à neuf heures. Passerai aussi.
Les sergents, ici ! Avez compris ?
Notre sergent nous réunit dans la chambrée
et nous dit :
— Visite des casernements demain matin.
On se lèvera une heure avant le réveil pour être
prêt à temps. La chambre faite et les hommes
en tenue au pied de leur lit à huit heures.
Compris ? Caporal ! Compte sur vous.
Une heure avant le réveil, a dit le sergent.
Il faudra donc se lever à cinq heures ! C'est gai.
Le lendemain, à quatre heures, le caporal se
dresse sur son lit :
— Debout là-dedans, bande de rosses. Dupin,
sautez sur le balai ! Tissier, au jus ! Crevaux,
les crachoirs ! Dis donc, La Graine, faut-il
que j'aille te retourner ?
l'adjudant pétard 89
A cinq heures et demie, Pétard lance ses
premières grenades.
— Tous les lits ne sont pas encore dépliés ?
Et le couloir ! Une chique dans le couloir.
Caporal ! V'ià un homme qui balaie sans
arroser.
— Tous les robinets sont gelés, mon ad-
judant.
— Robinets ? M'en fous. Me regarde pas.
A Tours. Foutez de moi. Arroser. L'ai assez dit
au rapport. Tous les pieds de châlit dans la
cour avant un quart d'heure. Passerez au
pétrole. Prendreiz celui des lampes. L'homme
d'escalier ! L'homme d'es...
— Présent !
— C'est vous ! M'regardez pas comme ça,
l'air d'une tourte ! Savonnerez les pavés, en
bas, devant la porte. Quoi ? F'tez le camp au
galop dans vos escaliers. Sent l'eau-de-vie ici.
Qu'j'en pince un ! Salopards ! Et celui-là ?
Vos bretelles ? Quatre jours ; bon ça. Pas
content ? Verrez ça quand serez au front,
rossard ; bien autre chose. !
Pétard vole au corps de garde et dépêche
des estafettes jusqu'au dernier réduit des
casernements.
— Et le clairon, qu'est-ce qu'il fout ? Clairon,
ici !
90 CASERNE
Le clairon sonne le réveil. Le clairon appelle
et menace. L'infernal instrument, qui semble
avoir bu du fulminate, tonitrue au centre de
la cour et affole tout le quartier. Il lance sa
fanfare comme des bols de vitriol. Les consignés,
les hommes de corvée, le sergent de semaine,
tout le monde reçoit sa part d'éclaboussures.
Les hommes valsent rur les planchers cen-
tenaires, se tamponnent dans les escalier^,,
grimpent aux échelles et galopent dans les
cours... Les lampes, les vitres, les tables, les
bancs, sont assaillis par mille mains avides de
leur rendre l'aspect deb choses neuves. Le3
soldats soufflent et suent, mais sans se plaindre,
comme des gens qui travaillent à leur seul
bien-être.
Le clairon, qui les avait lâchés depuis quel-
ques instants, les asticote de plus belle. Cette
fois, c'est la volée générale.
— Tout le monde en bas ! Tout le monde en
bas ! Au pas de gym... Au pas de gym... '
Et Pétard attend, derrière le clairon aux
joues gonflées et aux yeux injectés.
*
* *
— Ici, mon vieux, faut rouler son drapeau,
disait ce matin Peau d'fesse à un petit jeune
qui rouscaillait.
l'adjudant pétard 91
Oui, et il faut le rouler bien serré pour le
faire entrer dans l'étroit rouleau de la disci-
pline militaire. Sois bien, tout entier, sanglé
dans l'obéissance, mon garçon. Prends garde !
Que rien de ta personnalité ne fasse bosse I
Offre à tes supérieurs une âme rabotée et polie.
Songe que la plus petite rugosité pourrait être
interprétée comme une tentative de rébellion.
Les talons joints, les bras collés au corps, la
tête vissée dans les épaules et le regard dans sa
coquille, efforce-toi de ressembler à ces momies
que tu vis dans les musées.
Mais obéir, je le sais, n'est pas toujours
facile, car il y a mille formes d'obéissance et
celle qu'on devait au capitaine Ronton différait
du tout au tout de celle qu'exigeait de nous
l'adjudant Pétard. Ce dernier avait ses idées
sur la discipline et elles variaient de jour en
jour, d'heure en heure, avec les conditions
atmosphériques, le mouvement des humeurs
et les drames secrets de la digestion. Pétard,
à six heures du matin, presque à jeun encore,
abusait déjà de l'autorité que lui conférait son
grade ; mais en prenant une attitude humble
et soumise qui promettait à l'avance une
capitulation sans réserves, on pouvait espérer
son indulgence. A midi, sa rencontre cons-
tituait un tel danger que toutes les mesures de
défense personnelle devenaient sans aucune
92 CASERNE
efficacité ; on accueillait l'événement avec
résignation et on ne s'en tirait qu'avec l'aide
d'une chance exceptionnelle.
A neuf heures du soir, le péril atteignait
les proportions d'une calamité. C'était l'heure
où Pétard, l'alcool brûlant en lui comme un
soleil, se sentait visiblement investi d'un pouvoir
discrétionnaire sur les nègres de ses plantations.
Tourm.enté par le désir de réaliser un absolu
de discipline, il passait la majeure partie de la
nuit à rôder dans les casernements. Malédic-
tion sur tous ceux qui se rendaient coupables
du plus mince délit ! Malheur aux hommes qui
se faisaient prendre dans les couloirs ou les
cours après l'extinction des feux ! Au caporal
qui avait encore de la lumière dans sa chambrée
à neuf heures cinq ; au fiévreux altéré qui des-
cendait boire un quart d'eau à la fontaine ;
à celui qu'une vessie impatiente amenait à
mépriser les lieux consacrés.
Les nuits sans lune favorisaient particu-
lièrement les entreprises de Pétard. L'ombre
nous cachant ses mouvements, nous vivions
dans des transes encore accrues. Il était si
prompt à se déplacer qu'on eût pu croire à un
étrange don d'ubiquité. De fait, on le crai-
gnait partout à la fois. Les murs le suintaient.
Telle charrette de paille pouvait le dérober à
notre vue et on s'attendait à le voir jaillir
l"adjuda>^t pétard 93
de chaque coin d'ombre comme d'une trappe
de théâtre. Nous évitions de passer devant les
vitres des fenêtres basses et les trous des ser-
rures. Notre cœur battait plus vite quand nous
arrivions au tournant d'un couloir. Un pas
précipite, un brusque éclat de voix suffisaient
pour irriter notre sensibilité de bêtes toujours
traquées. Le silence même nous semblait
gonflé de vociférations imminentes. L'extinc-
tion des feux nous invitait enfin au repos, mais
nous hésitions à nous confier au sommeil
malgré l'écrasante fatigue et ce désir infini
d'un anéantissement quelconque. Nous ne
dormions que d'un œil comme le voyageur
dans la brousse nocturne, quand le fauve rôde
aux alentours. Quelques hommes trop frileux
continuaient à se coucher avec leur caleçon
et leurs chaussettes malgré l'interdiction for-
melle des règlements. Pétard faisait irruption
dans une chambrée, se jetait sur les premiers
lits, découvrait les dormeurs et précipitait
immédiatement à l'ours les délinquants. C'était,
chaque fois, une nuit de sommeil perdue pour
tout le monde.
Un jour, dans la cour du quartier. Pétard,
m'ayant aperçu, fonça sur moi, me happa par
un bouton de ma capote et me dit à brûle-
pourpoint :
94
CASERNE
— Vous écrivez dans les journaux ! Je le
sais. N'avez pas le droit.
Avant que j'aie eu le temps de répondre, il
avait déjà disparu.
J'avais écrit dans quelques journaux de
langue anglaise au début de la guerre ; mais
depuis mon incorporation, je n'avais plus confié
une seule de mes pensées au papier imprimé.
J'attendis la suite de l'incident avec sérénité
et rassemblai dans mon esprit les éléments de
ma défense. Les jours passèrent. Je me trouvai
plusieurs fois dans la zone visuelle de Pétard.
Je ramassais mes forces pour un choc, mais il
feignait toujours de ne pas me voir. Un matin,
j'arrivai en retard sur les rangs et Pétard, qui
surveillait l'appel, ne me dit rien. De plus en
plus intrigué, je résolus de mener le jeu ron-
dement. Les distractions sont rares à la
caserne ; je demande aux patriotes de s'en sou-
venir avant de songer à blâmer mon attitude.
Et je permets à celui qui n'a jamais péché
contre la discipline de me jeter la première
pierre. Je laissai pousser mes cheveux jusqu'à
pouvoir les peigner, et, un matin, j'apparus
sur les rangs avec mes chaussures de ville. Je
savais que Pétard étranglerait de fureur s'il
s'en apercevait, car les godillots des hommes,
c'était son dada favori. Comme il courait les
yeux baissés vers la rangée de souliers luisants
l'adjudant pétard 95
de graisse, il tomba en arrêt devant mes pieds
coupables. Il bondit en arrière comme s'il les
avait reçus tout à coup en pleine poitrine.
J'attendais l'explosion avec tranquillité.
— Celui-là, par exemple, hurla-t-il en rele-
vant la tête.
Mais il m'avait reconnu et, stupéfiant coup
de théâtre, Pétard eut un sourire.
Oui, Pétard m'honora ou me déshonora d'un
sourire presque sympathique.
— Ces sacrés journalistes, bredouilla-t-il,
toujours les mêmes, se croient tout permis.
Et l'affaire n'eut pas d'autre dénouement.
Le terrible adjudant me ménageait ! Le
roitelet dont la toute-puissance s'étendait sur
plusieurs centaines d'hommes songeait peut-
être à se concilier l'opinion publique en mon
humble personne. Pourtant, que les raisons
de sa crainte probable étaient peu fondées.
Une certaine presse, avant la guerre, avait
bien de temps en temps dénoncé quelques
abus, mais aujourd'hui presque tous les canards
buvaient l'inspiration à la même source et
battaient des ailes avec un touchant accord.
La guerre sacrée n'avait-elle pas fait disparaître
tous les abus ? Et quel individu eût osé élever
des plaintes particulières quand la vie de toute
la nation était en péril ?
A la guerre comme à la guerre, entendais-je
96 CASERNE
répéter tous les jours autour de moi. Eh bien,
soit ! J'abusai alors effrontément de l'indul-
gence que semblait me témoigner Pétard.
J'endossai toutes les fautes, tous les écarts de
mes camarades.
— Qui a cassé ce carreau ?
— C'est moi, mon adjudant.
— Qui a laissé ce crachoir dans le couloir?
— Moi.
J'eus la passion du sacrifice et me chargeai
de tous les péchés d'Israël, sans encourir.
d'ailleurs, la moindre punition. J'allai plus
loin. Un jour Pétard me prit à part, dans
l'intention, me dit-il, de me demander un service.
— J'ai plusieurs états à rédiger. N'en sors
pas. Manque de style. Incapable aligner trois
phrases. Voulez-vous venir ce soir chez moi
après la soupe ?
— Ce soir ? Impossible, mon adjudant.
— Et demain ?
— Demain ? Attendez... Je regrette, mais
je ne peux pas non plus.
Il ne pouvait pas m'obliger à aller travailler
chez lui le soir. Et, d'autre part, comme me
l'avait appris par hasard un des scribes du
capitaine, les règlements voulaient qu'il rédi-
geât lui-même ces fameux états. Mais il est
pénible de refuser une complaisance, même à
son pire ennemi, quand elle vous est demandée
l'adjudant pétard 97
d'une certaine façon. Je suis un homme faible ;
je montre peu de persévérance dans mes ran-
cunes. Si la brute qui a tué à la guerre mon
meilleur ami venait ce soir avec une voix
désespérée implorer mon secours, je crois que
je serais assez lâche pour le lui accorder.
Le lendemain, j'allai vers l'adjudant et lui
dis que je pourrais venir chez lui le soir même.
A six heures et demie, je frappai à sa porte.
Il m'attendait près de ses papiers qu'il avait
étalés sur une table. D'abord, je ne le reconnus
pas. Il était coiffé d'une casquette et vêtu d'un
sordide complet de cycliste. Ainsi dépouillé
des attributs de sa puissance, il n'était plus
qu'un homme comme vous et moi. Et sa trans-
formation n'était pas qu'apparente, comme je
pus en juger tout de suite par l'accueil qu'il
me fit.
— Vous êtes bien gentil d'être venu, me
dit-il en m'offrant sa main droite en même
temps qu'il posait la gauche sur mon épaule.
Je me mis au travail avec courage et m'in-
terrompais seulement quand j'étais pris par
mes maudits accès de toux qui se répétaient
de quart d'heure en quart d'heure.
— Etes bien enrhumé, me dit Pétard. Devriez
vous soigner sérieusement. Une pitié de tousser
comme ça.
Casbkkb 7
98 CASERNE
Je ne savais pourquoi, mais sa sollicitude
m'était odieuse.
Il avait disparu depuis quelques instants,
quand j'entendis ses savates claquer dans
rentrée. Il arrivait de la cuisine, portant avec
précaution un grol bol de lait fumant.
— Nom de Dieu ! Me brûle, le garcier !
s'écria-t-il, mais sans avancer plus vite, dans
la crainte de répandre le précieux breuvage.
Peux plus le tenir !
M'appelait-il à son secours ? J'eus une
mauvaise pensée et fis la sourde oreille.
Il atteignit enfin la table et posa le bol d'où
rayonnait une odeur provocante de lait chaud
et de rhum. Je remarquai que la sueur perlait
à son front. Comme il faisait claquer ses doigts
meurtris, je me dis en moi-même : Souffre un
peu mon bonhomme, c'est bien ton tour. Et
comme il continuait, j'ajoutai : Mets tes
galons dessus, ne peuvent-ils pas tout ? Mais
je chassai avec honte ces stupides réflexions.
— Buvez votre lait, pendant qu'il est bien
chaud, me dit-il.
Mon lait ? C'était donc pour moi ! Pour
moi ? Je bredouillai un remerciement sau-
grenu car j'étais soudain la proie d'un grand
désordre intérieur.
— Il faut aller vous coucher tout de suite,
insista mon bienfaiteur, quand je reposai le bol
l'adjuda>'t pétard 99
sur la table. Prenez mon cache-nez, il fait très
froid ce soir ; vous me le rendrez demain.
Je rentrai bouleversé au quartier. Un homme?
Qu'est-ce donc qu'un homme ? Et qui peut se
flatter d'en connaître un seul tel qu'il est ?
La nuit de gel était si claire que je voyais
mon ombre fidèle courir à mon côté. Le ciel
déployait sur ma tête une immense table de
clartés et je pensais que beaucoup d'hommes
portent aussi, au sommet de leur âme, leur
bonne volonté comme un fanal intermittent.
Mais je ne pouvais pas oublier la nuit millé-
naire qui continue à circuler entre les étoiles ;
mais je ne pouvais pas oublier non plus les
ténèbres où patauge toujours l'humanité. Non,
je n'étais pas prêt encore pour la grande
invasion de la lumière, car en moi, ce soir-là,
il n'y avait plus que le doute et l'obscurité.
BIBLIOTHECA
VISITES MEDICALES
— Une, deux, gauche, droite. Allons, au
pas les pompiers de Nanterre ! ordonna le gros
sergent en bonne humeur.
Les têtes se redressèrent. Le pas bafouilla
terriblement pendant quelques mètres, puis
tous les pieds, droits et tous les pieds gauches
frappèrent enfin alternativement et tous ensemble
le macadam desséché par le soleil de juillet.
— Ça va faire la huitième fois qu'on me visite.
J'en ai mare, maugréa Peau d'fesse qui ne
cessait de rouscailler du matin au soir.
— Qu'est-ce que je dirais, moi, répondit
Poulot qui marchait en faisant sauter drôlement
son derrière, ça va faire onze fois qu'on m'aura
vu défiler en tenue de naissance.
Avec, avec du poil.
Sous les rô-ôses...
chantonna Dupin, dit La Graine.
— Silence sur les rangs ! gronda le sergent
brusquement orageux.
104 CASERNE
— Et même si ça faisait cinquante fois^
émit Leprince en sourdine, tu n'aurais encore
qu'à la boucler. Il leur faut des bon'hommes.
Les dépôts sont vides, y paraît. Maintenant
que la soupe est en train, on ne peut plus laisser
le feu s'éteindre en dessous.
Pas de doute, tous les pays en guerre avaient
un impérieux besoin de matériel humain. Et
chaque citoyen menacé pensait au fond de lui-
même : si jamais j'en réchappe, je pourrai dire
que j'ai eu de la veine.
Il fallait une vigilance personnelle de
tous les instants et les mille faveurs d'un destin
plutôt favorable pour arriver à vivre une cin-
quantaine d'années au temps légendaire de la
paix. On ne peut pas imaginer à quelle somme
de périls quotidiens et variés on devait alors
échapper pour siroter son demi-siècle. Mais
c'est bien autre chose aujourd'hui puisque tous
les hommes de dix-huit à cinquante ans ne
sauraient, paraît-il, ambitionner un meilleur
sort que celui de servir d'engrais aux généra-
tions futures. On vit — si on peut appeler ça
vivre — à côté d'une bombe dont la mèche
est allumée... et on attend. La vie d'un homme
encore jeune et sans infirmités visibles est
devenue un martyre de toutes les secondes
Il ne peut aller par les rues sans exciter les
VISITES MÉDICALES 105
plus bas ressentiments. Les matrones dont on
a pris les hommes, brutalement égalitaires et
plus féroces que les ménades, le dépècent des
yeux. Elles ignorent ce qu'un complet ou un
uniforme peut cacher de misères physiques
et elles ne jugent que d'après les apparences.
Elles ne peuvent pas admettre que des types
comme nous qui tiennent sur leurs pattes sans
verser soient encore vivants et jouissent d'une
sécurité relative quand leur mâle gigote là-bas
sous le tranchoir. Je vous le dis : le monde de
ce siècle aura connu une nouvelle forme de l'an-
thropophagie.. Hier, comme je rentrais chez
moi, j'ai parfaitement entendu ma concierge
dire sur mes talons à une voisine : « Cet oiseau-là
n'a pas si mauvaise mine que ça ! « Chaque fois
que la fruitière me voit passer du seuil de sa bou-
tique, elle me lâche un regard à peu près aussi affec-
tueux qu'un coup de fusil. C'est à vous dégoûter
d'exister. On ne s'appartient plus. Le premier
passant qui vous croise est persuadé qu'il a
une hypothèque sur votre peau. Le bourgeois
quinquagénaire encerclé dans se? bourrelets de
graisse comme un tonneau dans ses anneaux
protecteurs peut, parce qu'il a son fils ou même
un vague cousin au front, vous traiter impu-
nément de propre à rien, .jamais on n'a tant
parlé de liberté et jamais on n'a eu aussi peu
de droits sur soi-même. Il n'y a plus d'hommes,
106 CASERNE
plus d'individus ; nous sommes tous devenus
de la pâte à effectifs.
Renaud écoutait en hochant la tête. Réformé
en temps de paix et versé depuis dans le ser-
vice auxiliaire, il avait dû subir en quelques
mois tant de visites et de contre-visites qu'il
n'en savait plus le nombre. Une fois de plus,
malgré sa débilité et le mal qui le minait depuis
longtemps, on le proposait pour le service
armé. Il ne craignait pas de mourir, et il eût
été capable à l'occasion de consentir au suprême
sacrifice avec une joyeuse frénésie, mais il
avait gardé assez de lucidité pour mesurer toute
la distance qui sépare le don volontaire de
l'holocauste imposé.
L'utilité de la tâche unique proposée aux
hommes de ce temps par le petit groupe de
politiques et de capitaines qui avaient pris en
mains les destinées du monde ne s'imposait
pas à tous avec une égale évidence.
Certains citoyens gardaient au fond d'eux-
mêmes un respect obstiné pour leurs convictions
déjà anciennes et celles-ci ne se confondaient
pas nécessairement avec celles des chefs actuels
de la synarchie. Mais, dans l'organisation de
l'Etat moderne, il n'y avait pas beaucoup de
place pour les aspiration^ particulières. On
raillait l'ennemi de faire si bon marché de
l'individu et on proclamait en même temps que
VISITES MÉDICALES 107
l'intérêt du pays planait bien au-dessus des
convenances personnelles, ce qui étadt nette-
ment en contradiction avec le droit maintes
fois affirmé de chaque homme à disposer de
soi-même. L'Etat infaillible se substituait à la
conscience de chacun. Il dispensait à tous les
êtres, par le canal de ses serviteurs appointés,
les éléments d'une morale dont il était interdit
à quiconque de discuter les termes. De même,
il avait créé un modèle unique de vérité, un
autre d'espoir, d'autres encore : de haine, de
beauté, d'héroïsme,... qu'il y avait un danger
mortel à méconnaître. L'Etat majoritaire,
monstre issu du peuple écervelé, se retournait
tout à coup contre lui pour le dévorer. Il l'avait
d'abord endormi en le soûlant d'égalité. Jean-
Marie pouvait aujourd'hui mourir sans regret
puisqu'il avait la certitude que son copain Jean-
Paul mourrait également demain. Et l'Etat
niveleur était devenu si puissant qu'il ne se
contentait plus de la soumission brute à son
caprice ; il s'offrait le luxe d'exiger de tous une
adhésion enthousiaste.
Renaud, soldat irréprochable, était pourtant
parmi le troupeau comme une brebis suspecte.
Non qu'il osât médire de la cause qu'on l'obli-
geait à servir, mais il représentait aux yeux de
ses chefs courroucés l'image de la résignation
108 CASERNE
silencieuse. Il manquait d'entrain, d'allant,
comme on dit. On sentait qu'il demeurait inerte
comme un rocher au milieu de la mer lyrique.
Un jour, le capitaine Ronton, un gros homme
sanguin et catégorique, l'ayant pris à part,
l'avait tenu une grande demi-heure sous la
fontaine de son éloquence. Mais pendant tout
le temps du prêche, une pensée tranquille
avait coulé des yeux clairs de Renaud.
— Renaud, prenez garde ; vous êtes un bon
soldat et on ne peut rien vous reprocher, mais
je n'aime pas les sales caboches. Si vous souffrez
de quelque chose, vous devez me le dire,
sapristi ! Ne suis-je pas votre père, à vous et à
tous ?
Mais quand on lui parlait, Renaud regardait
toujours trop loin.
Un jour, enfin, le capitaine Ronton lui avait
dit :
— Vous continuez à faire la mauvaise tête,
Renaud, c'est bien.
Trois jours après, comme une pâquerette sur
le gazon, Renaud avait été cueilli par le
médecin dans la cour du quartier et il était
aujourd'hui proposé pour le service armé.
Il n'y avait eu là, assurément, qu'une coïnci-
dence.
Maillard, garçon de magasin, disait ce matin
VISITES MÉDICALES 109
dans la chambrée en ajustant ses chaussettes
russes :
— Pour ceux qui possèdent, peut-être, oui ;
mais quand on n'a que ses dix doigts pour toute
fortune ça n'est pas bien intéressant d'aller se
faire casser la gueule.
— Fais-toi tout de suite Boche, alors, lui a
répondu Valériot, le commis de banque.
— Mon vieux, que mon négrier s'appelle
Dupont ou Hermann, ce que je m'en fous,
tu parles !
Mais c'était là une réponse d'homme vexé
et il n'y avait qu'à la laisser tomber.
Grévaux, le boucher, est persuadé qu'il y
coupera encore ce coup-ci parce qu'il a eu le
bras cassé autrefois.
— J'peux pas fermer la main droite, affir-
me-t-il. Le tou'bib m'a dit qu'on me recas-
serait le bras pour le remettre en place. On
verra. On cassera ce que je voudrai bien
laisser casser.
— Il parait qu'on en a cueilli soixante-cinq
sur soixante-huit la dernière fois. Ils ont pris
un mec qui pèse quarante-trois kilos ; un autre
qui a le haut mal et est déjà tombé en digue-
digue sur les rangs.
— Moi je suis tranquille ; avec mes certi-
ficats, rien à faire.
— Et moi qui ai eu le tétanos !
110 CASERNE
— On dit que le blond reconnaît toutes les
maladies de cœur.
— Et le brun toutes celles de la caisse.
Chacun aussitôt se promit d'exploiter le
renseignement.
Tissier dit pourtant :
— C'que vous tenez à votre peau. Vous me
dégoûtez. Ne vous en faites donc pas tant.
Crever maintenant ou un peu plus tard, c'est
kif kif. C'est moi qui m'en balance.
Ce à quoi Troufaut qui avait été blessé deux
fois répondit :
— Si tu avais déjà été servi comme moi,
mon p'tit fias, tu ne t'en balancerais peut-être
pas tant que ça.
— Non et non, d'après le statut des auxi-
liaires on ne devait pas repasser de visite,
recommença Peau d'fesse.
— Le statut des auxiliaires, ce qu'ils s'en
foutent ! Faut des bon'hommes qu'on te dit.
Où veux-tu qu'ils aillent les pêcher ?
Renaud évoquait la première visite qu'il
avait passée avec les réformés de son âge au
début de l'année. Il conservait de cette céré-
monie le souvenir d'une déchéance incompa-
rable. Le bétail humain apeuré se pressait dans
une vaste pièce qui ressemblait à une halle.
C'était un matin brumeux de février. Une
lumière malade tombait des hautes fenêtres
VISITES MÉDICALES 111
sur les pauvres corps que d'impassibles sacri-
ficateurs tourmentaient d'attouchements rituels.
Il y avait ce jour-là une richesse particulière
de tares physiques : des hernies prodigieuses,
des varices, des ulcères et quelques horreurs
plus repoussantes encore. Un homme qui,
habillé, semblait d'une conformation ordinaire,
exhibait tout à coup un squelette sanglé dans
une peau mince comme une pelure. Un autre,
en retirant sa chemise, découvrait un corps
parsemé de taches brunes qui étaient des touffes
de poils.
— Celui-là est impossible, avait objecté
l'un des membres du jury ; ce n'est pas un
homme, c'est une descente de lit.
— Ce n'est qu'une peau de fantaisie, avait
insisté le médecin. Ses taches ne l'empêcheront
pas de faire un excellent serviteur de la France.
Et le personnage anomal avait finalement
été accepté.
Il régnait dans la salle une chaleur de four
à plâtre qui vous suffoquait. Les hommes avaient
presque tous le visage enflammé, ce qui per-
mettait aux médecins d'invoquer la bonne mine
du patient quand l'un des membres du jury
s'avisait de s'élever contre leurs décisions. Mais
ces messieurs ne se permettaient que très rare-
ment de discuter l'avis autorisé des hommes de
science. Ils n'étaient pas là pour ça et, d'autre
112 CASERNE
part, le débat provoqué tournait chaque fois
à leur confusion. On sentait qu'ils ne persis-
taient à intervenir que pour tenter de justifier
un peu leur présence devant ce tapis vert où
reposaient leurs mains oisives.
Le chapelet des hommes nus ondulait devant
la table. Une à une, et selon la froide rigueur
de l'ordre alphabétique, les victimes étaient
happées par les prêtres du dieu dévorant dont
quelque chose de l'haleine flottait dans l'air.
On eût dit que le pays les débitait avec l'insen-
sibilité d'un distributeur automatique. De
pauvres diables au cœur pusillanime jetaient
des regards suppliants vers la table où siégeait
le jury dans l'espoir d'un secours qui ne pou-
vait leur être consenti. Certains d'entre eux,
sentant que leur tour approchait, étaient agités
d'un tremblement convulsif. Ils parlaient lon-
guement de leurs infirmités aux camarades
comme si ceux-ci avaient pu quelque chose
pour eux. Plusieurs s'entraînaient à tousser
et d'autres s'exerçaient à respirer d'une cer-
taine façon. Un louche escogriffe, sorte de
tuteur pour haricots géants, confia à Renaud
qu'en prévision de l'événement il jeûnait
depuis un bon mois ; inutile sacrifice qui ne
sauva pas le malheureux du service armé.
— On est là, avait dit un loustic, comme le
rat dans le piège qu'on secoue devant la gueule
VISITES MÉDICALES 113
du bouledogue qui attend ; il a beau faire,
faudra bien qu'y tombe.
L'espace, où opéraient les médecins ressem-
blait à une piste de dressage. 11 y avait un gros
barbu qu'on faisait sauter à la corde pour voir
s'il avait vraiment « quelque chose au cœur »,
comme il le prétendait. 11 y avait aussi un sujet
étalé sur une planche et dont un médecin
rudoyait le ventre. Les vues faibles atten-
daient devant la « chambre noire » et les
poumons « suspects )> étaient réservés pour un
examen spécial. Il se livrait là une lutte
implacable et silencieuse, toute de ruses et
d'embûches, entre les pourvoyeurs des armées
et le gibier déjà dépisté. Stupides lapins, étour-
neaux affolés et naïves alouettes tombaient par
douzaines dans l'ample carnassière des chasseurs.
L'affaire marchait rondement et il y aurait ce
soir au tableau les douze cents pièces demandées
et promises.
Ceux qui avaient défilé les premiers confiaient
au passage d'importants tuyaux aux copains.
— Tâche de passer avec le grand qui a des
binocles. C'est le moins vache.
Renaud, son tour venu, était précisément
tombé sur celui-là. C'était un homme encore
jeune, mais dont le visage amaigri et le dos
voûté décelaient l'usure précoce. Oh ! qu'il
Casbrnb 8
114 CASERNE
paraissait fatigué et chagrin par instants. On
le trouvait moins dur que ses collègues parce
qu'il avait parfois une attitude assez singulière.
Les deux mains à plat sur les épaules de l'homme
qu'il venait d'ausculter et d'interroger, il lui
posait tout à coup en souriant doucement
une question inattendue. Par exemple :
— Vous êtes relieur ? C'est un beau métier
et vous l'aimez bien, n'est-ce pas ?
Ou bien :
— Combien avez-vous d'enfants ? Quel âge
a l'aîné ? Et le plus jeune ?
Son regard se chargeait soudain d'une sorte
de bonté infinie qui pouvait être de la pitié et
que plusieurs osaient prendre pour de l'affection.
Il avait eu pour Renaud, qu'il avait examiné
et questionné longuement, des attentions plus
touchantes encore. Il avait insisté sur les pré-
cautions que nécessitait son état, assez grave
à son avis, et avait finalement proposé au
jury de le maintenir en réforme. Mais le scru-
puleux ou trop indulgent praticien venait déjà
de rejeter trois hommes coup sur coup et le
jury ému attendait visiblement l'instant favo-
rable pour manifester sa réprobation. Un juré,
bientôt appuyé par tous les autres, insinua que
Renaud semblait assez bien constitué pour
faire au moins un auxiliaire.
VISITES MÉDICALES 115
— Qu'il fasse preuve de bonne volonté et
qu'il essaie.
— C'est ça, qu'il essaie, avait repris toute
la tablée.
On ne pouvait rien contre une telle unani-
mité. Et Renaud avait été versé dans le ser-
vice auxiliaire.
Il avait accueilli ce verdict avec indifférence.
Service auxiliaire, service armé ou réforme,
bah ! Continuer à vivre ou mourir demain,
cela n'avait pas beaucoup d'importance. Mais
découvrir tout à coup qu'une âme au moins
avait échappé au délire collectif, il y avait là
quelques raisons de relever la tête et, même,
de respirer avec une soudaine allégresse.
Un beau regard humain illuminait encore la
mémoire de Renaud.
Certainement, ces deux médecins faisaient
des gestes identiques et prononçaient des sen-
tences semblables appuyées sur les mêmes
arguments ; la gravité qu'ils apportaient dans
l'exercice de leurs fonctions trahissait chez tous
deux une pareille conscience professionnelle ;
mais pourtant, s'ils obéissaient aux mêmes
mobiles avec un zèle égal, non et non : ils ne
goûtaient pas tous les deux la même paix
intérieure. Celui à qui j'ai eu affaire, pensait
Renaud, celui-là, j'en suis sûr, a gardé un con-
trôle sur lui-même. Il souffre de ce qu'il voit
116 CASERNE
et de ce qu'il accomplit. Il a mesuré le mensonge
et riiorreur de ce temps. Il a gardé une âme
exigeante et libre. Celui-là aussi est hanté
certains jours par la lueur de Tétoile la plus
lointaine. Exilé comme moi dans la zone infé-
rieure, il sait que sa patrie n'est pas là où les
rudes bouviers se disputent la possession des
troupeaux. Il sait que tout le sang répandu ne
sera le prix d'aucune rédemption et que c'est
la même chair humaine qui est partout vai-
nement déchirée. Peut-être, oh ! peut-être
qu'aussi...
— Gauche, droite, gauche, droite. Renaud,
au pas ! cria le sergent.
Mais on arrivait au bastion où siégeait ce
jour-là la commission de réforme.
*
— Ps't ! Ecoutez, Renaud. On m'a donné
un cachet. Tenez, prenez-le. Parait qu'il donne
des crachements de sang affreux. Ils ne vous
auront pas encore cette fois-ci.
— Je vous remercie. Non, non, merci. Mais,
vous-même ?
— Oh ! moi, je suis tranquille, dit Troufaut.
Ils me laisseront sûrement tomber. Les engagés
versés dans l'auxiliaire après une blessure, on
leur fout la paix. C'est assez, n'est-ce pas, de
VISITES MÉDICALES 117
nous avoir fait perdre la pension en nous collant
dans l'auxi ? Ils n'oseraient tout de même pas
nous faire repiquer au truc.
— Vous voilà pourtant proposé pour le
service armé.
— Oui, mais ça n'est pas sérieux. J'ai été
paumé lundi dernier à la visite des trois mé-
decins. On a été cueilli cinq ensemble. On pas-
sait trente par trente dans la petite pièce de
l'infirmerie que vous connaissez. Ça avait l'air
d'un guet-apens. Les trois médecins tapaient
dans le tas chacun de leur côté. Les deux plus
jeunes attrapaient les hommes par un bras, les
palpaient, les retournaient et en fauchaient
neuf sur dix. Le vieux ne faisait pas tant de
façons. Il a étendu les bras et les a refermés
sur les cinq types, dont bibi, qui étaient devant
lui. On aurait dit une botte d'asperges. Il souf-
flait comme un phoque et puait la goutte que
c'en était écœurant. « Bon pour le service armé,
ces cinq-là. Notez .» Nous étions bien refaits :
mais on a ri quand même, parce que c'était
plutôt rigolo. Vous parler d'un examen médical !
Autant jouer ça au zanzi en cent cinquante.
Grelin, un type qui n'arrête pas de tousser et de
cracher, a été ramassé aussi juste derrière nous.
Il a rouspété comme un voleur. « Examinez-moi
et vous verrez que j'en ai à peine pour six mois »,
qu'il a dit. « Comme ça se trouve, a répondu
118 CASERNE
le vieux, six mois ! c'est plus qu'il ne nous faut ».
Ça vaut la réponse de l'autre, que vous con-
naissez : Vous avez la vue basse ? Bien, mon
ami, on vous mettra en première ligne. Heureu-
sement qu'ici on n'a pas affaire à des vétérinaires.
On est examiné sérieusement. Filez aux ca-
binets et prenez mon cachet. C'est un bon
conseil que je vous donne.
— Non. Non. Merci !
— Vous n'en voulez pas, pourquoi ?
— Pour des raisons.
— Vous avez pear ?
— Oh ! non. Ce n'est pas ça, Troufaut.
— Enfin, c'est comme vous voulez. Je vais
le refiler à Poulot.
*
Ils sont là peut-être deux cents, des civils
et des soldats, parqués entre les barrières sous
les platanes rachitiques. Dans le fossé des for-
tifications, l'école des clairons décompose note
à note la « casquette du père Bugeaud ». Sur le
talus, les derniers récupérés s'exercent aux
acrobaties de l'escrime à la baïonnette. On
dirait que l'univers tout entier n'est plus
qu'une immense manufacture de soldats. Ainsi
l'exige, paraît-il, l'avènement prochain et cer-
VISITES MÉDICALES 119
tain cette fois de l'âge d'or annoncé faussement
jusqu'ici par maints hâbleurs et prophètes
extra-lucides sans mandat officiel.
Ici, sont les laboratoires de préparation
physique et morale, les ateliers de nivelage et
de fabrication en séries. Là, sont les pistes
d'essai où l'on achève la mise au point avant
l'étiquetage. Ailleurs, foisonnent les magasins
d'habillement et d'armement, les docks, les
entrepôts, les bureaux et administrations, les
chambres de députés et de seigneurs, les comp-
toirs coloniaux, les officines secrètes et les
succursales de toutes sortes qui dépendent
plus ou moins de l'entreprise et sont soumises
à son contrôle. Voici enfin les bâtiments
de la manutention, la comptabilité et le
débit. Les recrues sont propres à la consom-
mation.
Les soldats qu'on va visiter jalousent les
civils. C'est que ces privilégiés ont échappé
jusqu'ici au recrutement. Ils sont à quelques
stations en arrière sur la route du calvaire
commune à tous les hommes à peu près valides
de ce temps. Ils ont encore devant eux un espace
re.-pectable de tempv^ libre comme un beau pré
où ils peuvent paître leurs espoirs avoués ou
cachés. Avant de les jeter dans la tranchée mau-
dite, il faudra d'abord les déclarer aptes au
service, puis les incorporer, ensuite les instruire,
120 CA.SERNE
etc.. D'ici là, qui sait ? Il y aura peut-être du
nouveau. La guerre a pour but ultime la paix,
après tout. Il faudra bien que la raison bafouée
recouvre un jour son empire perdu.
— Dépôche-toi, Poulot, c'est à nous main-
tenant. On vient de nous appeler. Tu as pris
le cachet ?
— Quoi ? Oui...
— Renaud ! Renaud est là ?
— Présent.
— C'est bien. Silence et faites vite, jeta le
gendarme aux hommes entassés dans la petite
pièce.
Il y avait ceux qui se désliabillaient et ceux
qui avaient fini. Les premiers sentaient leur
cœur battre un peu plus vite. Quelques-uns
parmi les seconds avaient le sourire.
— Sauvé encore une fois, risqua Tun
d'eux.
— Silence, répéta le gendarme.
Les hommes nus attendaient les uns derrière
les autres et passaient un par un dans la pièce
voisine où se tenait la terrible commission de
réforme aux allures de peloton d'exécution.
VISITES MÉDICALES 121
Les mêmes transes parcouraient toute la file
humaine chaque fois que la porte tragique
s'ouvrait. Un homme tenait sa main crispée
sur une liasse de certificats médicaux.
— Un à la fois seulement que j'ai dit, grogna
le gendarme.
On sentait obscurément qu'on avait en
entrant dans la chambre voisine neuf chances
sur dix de ne pas en sortir vivant. Et c'était
à peu près ça puisque la sentence équivalait
dans la plupart des cas à une condamnation
à mort, avec seulement un sursis de durée
variable. Le -pourcentage des rescapés serait
faible ; il n'atteindrait pas celui des grâces
accordées aux criminels, avant la guerre, par le
chef de TEtat. Quelques millions de tués déjà
auraient pu en témoigner, si les morts, que
d'impudents vivants font si souvent parler,
avaient encore une voix. '( Laissez ici toute
espérance )\ disait aussi l'humble porte de
sapin aux hommes déchus qui passeraient son
seuil tout à l'heure.
Il y avait une discussion dans la chambre de
visite. Troufaut y était entré depuis un bon
moment déjà. On entendit tout à coup une
122 CASERNE
main frapper violemment une table. Puis une
voix rude commanda :
— Allez-vous vous taire à la fin ou je vous
fous quinze jours de prison.
Un silence.
Troufaut sortit enfin, encore blême de
colère.
— Les vaches. !
— Ben quoi, Troufaut ?
— Chauffé. Ils m'ont pris !
— Silence ou gare ! pour la dernière fois,
cria le gendarme congestionné. Au suivant
maintenant.
Renaud entra à son tour dans la trappe»
Il subit d'abord la gêne de s'avancer nu sous
les regards qui l'évaluaient, puis, ayant levé les
yeux, il reconnut, dans l'un des deux médecins
qui l'attendaient au bout de la pièce, celui
qui l'avait déjà examiné quelque temps avant.
Quelle chance ! Aucun doute, c'était bien lui.
Et il en reçut un choc. Le bon praticien l'inter-
rogea d'une voix indifférente, puis entreprit de
Tausculter.
— Respirez largement. Toussez. Montrez
votre langue.
Et présentant Renaud aux membres de la
commission, il conchit :
— Il n'a absolument rien.
VISITES MÉDICALES 123
— Mais, vous m'avez vous-même...
— Chut ! Vous répondrez quand on vous
questionnera.
— Il n'est pas très gros, objecta l'autre
médecin.
— Pesez-le.
Renaud monta sur la bascule.
— Quarante-sept kilos cinq cents I
— Il n'est guère musclé, fit à son tour
remarquer l'un des juges.
— - Le médecin examinateur, toujours impas-
sible, se mit à lui tirer à pleines mains la
chair des mollets, des cuisses et des bras.
— Il est suffisant, dit-il, il peut.
Renaud n'entendait plus rien et se prêtait
comme un automate au sinistre examen. Il
avait perdu d'un seul coup sa dernière raison
de confiance et d'espoir. Toute lumière l'aban-
donnait et il sentait qu'il entrait seconde par
seconde dans une zone d'horreur et d'amertume.
Il eût voulu mourir là et que tout fût fini
immédiatement.
— Bon ! Au suivant.
11 y eut un bruit de papiers remués, quelques
coups de tampon. Un juge bâilla, un autre se
moucha. Et comme Renaud restait toujours
là, les yeux voilés de larmes maintenant, le
médecin lui dit brutalement :
124 CASERNE
— Eh bien, qu'est-ce vous attendez ? Vous
pouvez vous en aller.
Renaud sortit.
Une demi-heure après la petite troupe
était en route pour la caserne.
La nuit tombait.
— Une, deux, gauche, droite, psalmodiait
sans conviction le sergent fatigué et pressé de
rentrer.
— Pourquoi que t'as pas pris le cachet ?
disait Troufaut à Poulot.
— J'ai eu peur qu'il me fasse trop mal. Et
puis je croyais bien que ce n'était pas la peine.
— Dire qu'ils m'ont chauffé aussi, moi !
moi ! gémissait Troufaut. Trois gosses à la
maison. J'veux pas. Non, non. J'veux pas.
— Cent soixante-seize sur deux cent douze,
c'est un record, railla Peau d'fesse.
Renaud marchait comme un captif enchaîné
au char du vainqueur. Les bruits du monde
tumultueux ne traversaient plus l'épais silence
au centre duquel il continuait de respirer. Le
désespoir s'étendait au loin autour de lui pareil
au sable d'une côte sauvage où venaient expirer
vainement, comme mille vagues en liesse, la
vertu des choses vivantes.
VIS[TES MÉDICALES 125
Il allait la tête haute, semblant toujours
guetter là-bas, dans les profondeurs de la nue,
le signe qu'aucun homme vivant n'a jamais vu ;
mais ses yeux n'étaient plus que deux trous
d'ombre grands ouverts au ruissellement des
ténèbres.
DEMENCE
— Il est assis sur son lit et en train de recoudre
les boutons de sa capote, nous dit à voix basse
Valériot.
Tissier à son tour approcha son œil du trou
de la serrure.
— Il remue les lèvres. On dirait qu'il parle
tout seul.
— Laisse-moi voir, dit Maton en le rejetant
de côté.
— Tu souffles comme un phoque, il va t'en-
tendre.
Le gros Maton regardait, pour lui seul, avec
un parfait mépris de nous tous.
— Ben quoi Maton ? Qu'est-ce qu'il fout ?
— Chut ! Vos gueules î II a z'yeuté du côté
de la porte. Le voilà qui se met en route. Pff !
Le frère ! Pff ! Pff ! Chut ! Ecoutez-le.
Une voix éclata de Tautre côté de la porte.
— Madame la comtesse, c'est faire montre
d'un culot phénoménal... phénoménal...
On eût dit un acteur répétant son rôle.
Casernk. 9
130 CASERNE
La voix se fit aigrelette et saccadée. L'homme
changeait de ton aux répliques. Ça devenait
de plus en plus drôle et on pouffait dans le
couloir, en s'efforçant toutefois de faire le
moins de bruit possible. Mais ce veau de Mail-
lard se mit à pétarader comme un moteur au
départ. On le bourra de coups de poing; Une
patte solide, celle de Guyot, lui ferma la bouche.
Bernique ! Autant chercher à aveugler une
voie d'eau avec une passoire.
L'autre s'était tu brusquement dans la
chambre. Nous étions brûlés et il n'y avait
plus qu'à filer, ce que nous allions faire quand
le sergent Lagrise passa.
— Qu'est-ce que vous foutez-là ? Je suis
sûr que vous êtes encore en train d'embêter
ce pauvre type.
11 s'approcha et regarda par le trou de la
serrure.
— Je m'en doutais, dit-il.
Et il ajouta :
— Foutez-moi le camp et laissez-le tranquille.
Et le sergent Lagrise, vieil R. A. T. rhuma-
tisant, quinteux, flappi, traînant la patte, le
cahier des rapports sous son bras, s'en fut en
murmurant :
— Si c'est pas malheureux de voir ca !
En descendant l'escalier pour aller au
réfectoire, Peau d'fesse dit à Valériot :
DÉMENCE 131
— Tu ne soutiendras plus qu'il n'est pas
marteau.
— Est-ce qu'on sait ! Peut-être qu'il se
fout de nous dans les grandes largeurs.
L'affaire passionnait la chambrée. Chevalier
se payait-il notre tête ? Au début les avis
étaient partagés ; aujourd'hui presque tout
le monde était d'accord. « Pas de doute, il
est dingo », jugea Maillard une fois pour toutes.
« Il a un grain )>, finit par concéder Guyot. «Sa
mère a dû l'oublier au soleil sans chapeau quand
il était petit )>, se plaisait à répéter La Graine.
Poulot, l'irréductible Poulot, continuait cepen-
dant à affirmer qu'il ne marchait pas. Mais
c'était un homme buté dont l'avis n'avait pas
grande valeur.
Chevalier avait passé très peu de temps au
front. On racontait qu'il s'était trouvé dans
la zone d'éclatement d'un obus. Il s'en était
tiré avec deux ou trois blessures insignifiantes,
mais ce terrible choc semblait avoir ébranlé sa
raison. On ne l'avait pourtant pas réformé.
Pourquoi ? Personne n'en savait rien. Les uns
prétendaient que le gouvernement, effrayé par
le nombre des pensions déjà accordées aux
militaires, avait invité les commissions de
réforme à se montrer plus sévères. C'était là
une raison douteuse car on pouvait très bien
réformer un soldat sans lui accorder un sou de
132 CASERNE
dédommagement. D'autres disaient que les
médecins avaient versé Chevalier dans l'auxi-
liaire avec l'espoir de le repincer lors d'une
prochaine visite. Il allait peut-être guérir com-
plètement et comme il avait une excellente
constitution on pourrait le verser de nouveau
dans les unités combattantes. L'Etat-Major
avait un tel besoin d'hommes qu'il ne pouvait
plus se permettre le luxe d'en laisser échapper
un seul... Combien de sujets, réformés au début
des hostilités avec une hâte inconsidérée,
avaient été ainsi perdus pour l'armée.
Chevalier, un bon gros garçon aux joues
rouges, l'air un peu bêta, semblait indifférent
à la curiosité et aux discussions dont il était
Tobjet. Il était parfaitement soumis, propre,
ponctuel. Toute sa physionomie respirait la
simplicité et la franchise. Je ne suis pas un
emballé et je sais, d'autre part, qu'on ne peut
répondre de personne, pourtant j'étais prêt
à témoigner que Chevalier était incapable de
la moindre dissimulation. Il était de ces hommes
qu'on lit entièrement d'un premier coup d'œil.
Si on avait pu le regarder en transparence, on
n'aurait pas découvert le moindre filigrane dans
la pâte. Il portait sa fiche écrite en toutes
lettres sur sa face de pauvre type. Et il n'y
avait pas à craindre de surprises avec lui,
quelques cachotteries à l'encre sympathique
DÉMENCE 133
entre les lignes. Dans le civil, il était commis
aux écritures dans une vague entreprise de
je ne sais plus quoi. Tout ce que je peux affirmer,
c'est qu'il était un artiste à sa manière. Il
pratiquait, avec une égale m.aîtrise, la cursive,
la bâtarde, la ronde et la gothique. Personne
ne pouvait se mesurer avec lui sur ce terrain
aux Délassem-ents Nationaux. Cette fine patte
vous moulait des m^ajuscules ornées à se mettre
à genoux devant. Aussi, lui confiait-on les
tâches les plus délicates et les registres les
plus précieux. Jl travaillait toute la journée
avec application, ne levant le nez de sa besogne
que pour rouler une cigarette qu'il oubliait
souvent d'allumer et laissait tramer sur la
table. C'était un être doux, calme et qui ne
se fâchait jamais. Il était difficile de lui arracher
une parole pendant les heures de travail. Il
nous opposait un mutisme souriant et obstiné
contre lequel il n'y avait rien à faire. Toutes les
pointes qu'on lui lançait dans l'espoir de l'émous-
tiller semblaient glisser sur une plaque de verre.
Tout au plus consentait-il quelquefois à nous
faire comprendre par un petit hochement de
tête qu'il nous avait entendus. Mais dès qu'on
arrivait au quartier. Chevalier commençait
ses extravagances. Il mettait sa veste à l'envers,
nouait sa cravate autour de sa cuisse, laissait
flotter sa chemise sur son pantalon, tenait des
134 CASERNE
propos incohérents et faisait, avec une grande
gravité, mille autres folies. A peu près muet
au ministère et sur les rangs, il devenait dans
la chambrée d'une loquacité délirante. Tout à
coup, il tirait un carnet de sa poche et com-
mençait à écrire fébrilement. Il lui arrivait
quelquefois de couvrir plusieurs pages avant
de relever la tête.
— C'est l'inspiration, nous disait-il alors,
avec un sourire d'une stupidité presque insup-
portable.
Il nous avait confié qu'il travaillait depuis
longtemps à une « grande machine théâtrale »,
un drame moderne qui allait révolutionner
Paris. Au cinquième acte, un véritable aéro-
plane descendait sur la scène. Cette œuvre
sensationnelle était destinée à un théâtre du
boulevard qui l'avait déjà retenue, affirmait-il.
On réussissait de temps en temps à lui
faire lire des passages de sa pièce. Il y avait
alors de la joie pour tout le monde. Chevalier
voyait très bien qu'on se foutait de lui, mais
il ne s'en montrait nullement froissé ; souvent
même, interrompant sa lecture, il se mettait
à rire avec nous et d'un si bon cœur qu'il ne
pouvait plus s'arrêter. C'est à peine si on
croyait remarquer parfois chez ce brave
garçon les signes imperceptibles d'un sourd
mécontentement quand Maton l'aecablait de
DÉMENCE 135
ses flèches. Mais il faut dire que Maton appuyait
un peu sur la chanterelle ; les traits qu'il
décochait tenaient plus du madrier que de la
fine pointe, car l'ironie lui allait à peu près
comme un collier de perles à une baleine. Ses
grossières plaisanteries, où il croyait mettre
infiniment d'esprit, vous tombaient sur la
tête comme d'énormes bouses. Une fois même,
Chevalier me parut touché au vif. Je le vis
blêmir légèrement et regarder Maton avec une
fixité menaçante. Le temps de trois secondes,
je cri^s à la possibilité d'un drame. J'étais stu-
péfait. Le plus doux mouton poussé à bout,
voyez-vous, finira toujours par se fâcher.
Le sergent Lagrise s'intéressait à Chevalier
pour des raisons qui lui étaient dictées par la
pitié et la crainte à la fois. Chevalier, selon lui,
était un pauvre type qu'on devait réformer sans
attendre. Il avait réussi une fois à le conduire
devant le major, mais celui-ci n'avait rien trouvé
d'anormal chez Chevalier. Bien au contraire,
il s'était étonné qu'un aussi solide gaillard
fit partie du service auxiliaire. Il consentit
à croire finalement que ce pistolet-là avait
un grain ; mais cela ne gênait personne, cela
surtout ne pouvait l'empêcher de rendre au
pays des services appréciables. Il n'y avait
aucune raison pour réformer un homme qui
136 CASERNE
faisait preuve de la meilleure volonté et occu-
pait à l'armée une place d'une utilité certaine.
Mais Lagrise en jugeait autrement. Il lui était
très désagréable de compter un faible d'esprit
parmi ses hommes. Savait-on ce qui pouvait
arriver un de ces quatre matins ? Il maugréait
tout le jour et ses épaules semblaient fléchir
sous le faix d'une responsabilité toujours plus
lourde. Il avait parlé à différentes reprises
du cas Chevalier au lieutenant Fétus en insis-
tant sur ses appréhensions. Celui-ci l'avait
chaque fois éconduit en souriant d'un air
entendu et, la veille même, il s'était efforcé
de le rassurer tout à fait.
— Et que... ne vous en faites pas...
Lagrise. Que nous l'avons à l'œil... votre
coco. Et qu'alorss... par conséquent... et
que vous me comprenez... n'est-ce pas ? Que
ce n'est pas encore ce gaillard-là ... et qui
nous fera passer... et que les vessies... que...
que pour les lanternes... oui... oui... Rom-
pez. Lagrise... Et que... oui... oui... et que
voilà.
Mais ces paroles, au lieu de rassurer Lagrise,
n'avaient fait que fortifier ses pressentiments.
Qu'avait voulu dire le lieutenant Fétus ? De
quoi soupçonnait-on Chevalier ? Et que mé-
ditait-on contre lui ? Cet homme-là avait fait
son devoir, tout son devoir, et ce n'était pour-
DÉMENCE 137
tant pas de sa faute s'il avait un peu perdu la
tête ; on la perdrait à moins.
— Ils sont épatants, me dit un jour le sergent
qui m'honorait de sa confiance. Pourquoi vou-
loir s'obstiner à garder un insensé sous les
drapeaux ? Pouvez-vous me dire ce que cela
signifie ?
— A mon avis, sergent, cela signifie qu'on a
besoin d'hommes et qu'on ne veut plus lâcher
ceux sur lesquels on a mis la patte.
— Mais un timbré ! Voyons ! Non. Non. C'est
là une nouvelle preuve de ce gâchis invraisem-
blable dont on commence à s'émouvoir dans les
journaux. A voir comment ça marche dans les
petites choses, on peut imaginer sans peine
com.ment ça se passe dans les grandes. C'est
partout, je le sens bien, le désordre et l'inco-
hérence. Tenez, qu'est-ce que vous dites de
l'affaire Gagnepain ?
— Gagnepain, dites-vous, sergent ?
— Oui, Gagnepain, l'engagé volontaire. Voilà
un type qui s'engage les premiers jours de la
guerre, qui demande à aller au front tout de suite
et qu'on fout dans l'auxiliaire sous prétexte qu'il
?. un poumon suspect et quelque chose au cibou-
lot. Ça, entre nous, je n'en doute pas. Mais
puisqu'il en veut, pourquoi ne l'envoie-t-on pas
là-bas ? Les obus et les torpilles s'occuperont
bien de savoir s'il a le poumon et la caboche à
138 CASERNE
point pour lui régler son compte. Depuis qu'il
est dans l'auxi, il demande tous les quinze jours
à repasser la visite et, chaque fois, on le laisse
tomber. Le major lui dit : « Voyons, ça ne presse
pas mon garçon, attendez un peu. De la patience,
que diable 1 Encore un mois ou deux et je vous
déclare apte. » C'est gonflant, mais c'est comme
ça. Et l'autre crève de dépit. Il en fera une jau-
nisse si ça continue. Il veut aller au front, cet
homme-là. C'est comme une envie de femme
grosse, il n'y a rien à faire. On n'essaie pas de
retenir l'original qui veut grimper à cinq mille
mètres ou le bonhomme qui grille d'aller en
Afrique découvrir de nouveaux nègres. Vous
êtes d'accord avec moi. n'est-ce pas ?
— Bien sûr, sergent.
— Eh bien, ils se sont mis dans la tête que
Gagnepain resterait ici et Gagnepain n'ira pas
au front. Tandis que Chevalier, un malade, un
pauvre type qui y a déjà été et n'a aucune envie
d'y retourner, y retournera, vous verrez. Nous
sommes dans l'incohérence, restons-y, disait
Machin longtemps avant la guerre. Ils y sont
encore. Les plus piqués ne sont peut-être pas
ceux qu'on croit, allez.
— Que voulez-vous, sergent, il est naturel
qu'il y ait quelque confusion dans les esprits à
une époque aussi troublée que la nôtre.
— Peut-être. En attendant je perds mon
DÉMENCE 139
temps à surveiller un malade et je redoute à tout
instant une catastrophe. Une folie, même tran-
quille, c'est comme une terre à champignons ;
en une seule nuit, il peut pousser là-dedans des
tas de choses. Un malheur arrivera, vous verrez,
je le sens. Ah ! nous vivons à un sale moment de
l'histoire et ceux qui ont décidé de ne pas naître
avant une dizaine d'années ont eu le nez creux.
Quelques jours après, comme nous arrivions
au quartier pour la soupe du matin, le sergent
me prit à l'écart.
— • Eh bien ! Que pensez-vous de Chevalier ?
me dit-il.
— Heu ! mon Dieu ! Entre nous, je crois
plutôt que ça va mal, sergent,
— N'est-ce pas ? Et ils ne veulent toujours
rien entendre. Je crois que c'est moi qui vais
devenir louftingue.
A vrai dire, la folie de Chevalier semhlait,
depuis quelque temps, faire des progrès rapides
et il avait commis, coup sur coup, plusieurs
excentricités d'un caractère franchement inquié-
tant. Envoyé au jus un matin il avait, en sortant
des cuisines, versé tranquillement le contenu de
sa cruche dans une poubelle. De corvée de cham-
bre, un autre jour, il avait vidé sa pelle pleine
de balayures dans la musette de Maton, lequel,
naturellement, avait fait un bouzin de tous les
140 CASERNE
diables. J'avais surpris la veille au soir notre
maboul dans une étrange occupation. C'était
quelques minutes avant l'extinction des feux.
Je cherchais dans la cour déserte du quartier un
peu de solitude et de fraîcheur. Nous étions en
juin et il devenait impossible de respirer dans le»
chambrées. Derrière le manège, près des huit
pissoirs antiques, rouilles et toujours bouchés,
jugés suffisants pour plusieurs milliers d'hommes,
il y avait tous les soirs un lac d'urine que seuls
les bons sauteurs arrivaient à franchir sans
accident. Je vis un homme incliné qui semblait
chercher quelque chose. Je m'approchai et
reconnus Chevalier! Il chassait, en soufflant, un
petit bateau de papier sur cette mare immonde.
Je l'empoignai par un bras et l'obligeai à se
relever.
— Salaud ! lui dis-je. Qu'est-ce que tu fous
là ?
— Fluctuât nec mergitur, me répondit-il en
souriant.
— Allons, viens avec moi. Ramasse tous ces
bouts de papier. Si Pétard te paumait, il te fou-
trait dedans.
— Dedans ? Ah ! non ! protesta Chevalier
avec un éclair dans les yeux. L'autre m'y a déjà
mis une fois, mais il me le paiera.
— L'autre ? Qui ça ?
— Le lieutenant Fétus.
DÉMENCE 141
Je me souvins que le lieutenant Fétus l'avait
en effet puni, il y avait déjà près de deux mois.
Je n'attachai aucune importance à la menace
du pauvre dingo et l'entraînai vers la cour.
— 11 faut cacher ces bouts de papier, me
dit-il.
— Les cacher ? Pourquoi ? Mais qu'est-ce
que je vois ? Donne un peu...
Pas de doute, une feuille de registre ! Che-
valier avait dû arracher cette feuille à un des
registres sur lesquels il travaillait au ministère.
Je l'interrogeai sans pouvoir en obtenir une
réponse précise. Nous marchions tous les deux,
bras dessus bras dessous.
— Réponds-moi franchement, je suis ton
camarade, est-ce que tu souffres de quelque
chose, Chevalier ? lui demandai-je.
— Moi ? Non.
— Tu serais peut-être content de quitter la
caserne et de rentrer chez toi ? Tu as fait tout
ton devoir et tu n'as rien à te reprocher. Pré-
fères-tu rester avec nous ? Voudrais-tu retourner
au front ?
— Oh ! non ! me répondit-il vivement en se
pressant contre moi.
Puis il abandonna mon bras et se couvrit le
visage de ses mains. Il me fut impossible d'ob-
tenir ensuite une seule parole de lui.
Nous remontâmes dans la chambrée et je le
142
CASERNE
conduisis jusqu'à sa paillasse. Il se déchaussa
et se laissa tomber à terre en sanglotant.
— Bien quoi, Chevalier. Qu'est-ce que tu as ?
Dis-le moi, vieux frère. Est-ce que tu t'ennuies ?
Est-ce que quelqu'un t'a fait de la peine ?
Je lui pris la main, mais il l'arracha vijlem-
ment de la mienne. Je n'avais plus qu'à aller me
coucher à mon tour.
Quelques nouveaux jours passèrent. Un matin,
le sergent Lagrise vint à moi.
— Vous savez la nouvelle ?
— Non, sergent.
— Gagnepain !
— Gagnepain ? Non. Je ne sais rien.
— Proposé pour la réforme. C'est absurde,
idiot, invraisemblable. Mon képi ? Tiens, je suis
sorti sans képi. Je vous dis que je deviendrai
toqué. Pour la réforme. Hier. A la visite. Il en
pleurait. Le major riait en se frottant les mains,
comme d'une bonne farce. Inouï. Je vous le dis,
nous vivons dans un cabanon. Et l'autre ! Il va
bien, hein ? Ha ! c'est vrai, vous ne savez pas.
Hier soir, quand on a crié halte, il a continué de
marcher tout seul et il a fallu courir après pour
le rattraper. Il paraît qu'il s'est foutu une culotte
de femme en guise de caleçon ? Où est mon
crayon ? Je l'avais mis derrière mon oreille. Et
ma liste ? Ce n'est pas ma liste, ça ! Qu'est-ce
DÉMENCE 143
que je vous disais. Je perds la boule, mon pauvre
ami.
Ici, le sergent Lagrise poussa un gros soupir
et laissa retomber ses bras et ses paupières.
La vue du lieutenant Fétus, qui passait dans
la cour, lui releva les uns et les autres.
— Nom de Dieu ! On va voir cette fois-ci.
Faudra bien qu'il m'écoute. Ça ne peut pas durer,
Ce n'est pas parce qu'on est en guerre que. . . Mon
lieutenant !
— Vous avez l'air bien agité... et que...
sergent Lagrise... Et que... votre képi ? Et
qu'alorss, où est votre képi ? oui... oui... Fermez
votre capote... Et que... remontez votre cra
vate. Bel exemple... oui..-, oui... que pour vos
hommes... Pas étonnant... que... oui... oui...
autant de toqués parmi vos hommes... alorss...
oui... oui...
— Justement, mon lieutenant, je voudrais
vous parler de notre malheureux insensé. Son
mal s'aggrave, il n'y a pas de doute. C'est très
triste de voir un homme dans cet état-là. pitoya-
ble même. On devrait le faire soigner. C'est un
devoir, un devoir d'humanité presque...
Le lieutenant l'avait écouté sans bouger jusque
là quand il bondit aux derniers mots.
— Quoi ? Que... Quoi ? Et qu'est-ce que vous
me chantez là ? Et que des fariboles... Et quoi,
devoir d'humanité ? Que je condamne ces ma-
144
CASERNE
chines à la Jaurès. Que vous êtes militaire... et
qu'avant tout... et que je ne peux pas supporter
ce langage... Qu'il ne faut pas me raconter des
histoires. Je vous ai dit qu'on surveillait... et
que oui... qu'on surveillait le pierrot... oui...
oui... alorss... et que par conséquent n'avez qu'à
vous occuper de votre service... oui... oui... et
que me foutre la paix... oui... oui... alorss...
doré... en... navant... et qu'avec cette canaille...
un tire au flanc... un simulateur. Ferai passer
en conseil de guerre... moi... oui... que moi...
moi. . . Et que je le propose d'office. . . et que vous
m'entendez... à la prochaine visite... pour le
service armé. Ferai filer droit... moi... oui...
oui. . . Je vous jure qu'il n'y coupera pas. . . alorss...
cette fois-ci... et que par conséquent... oui...
oui... Rompez Lagrise.
— Mon lieutenant ! supplia le sergent d'un
air désespéré.
— Et que... rompez. Et qu'alorss... ne
m'abordez plus sans képi... oui... oui... et
que sans ça... oui... oui... vous foutrai dedans...
alorss... oui... oui...
— ïl est bien bon, me dit en revenant Lagrise,
d'envoyer les autres là-bas où lui-même est
si peu chaud d'aller montrer ses belles joues
fessues.
DÉMENCE 145
Une réflexion aussi audacieuse témoignait
que Lagrise ne pouvait plus contenir sa colère.
Et de fait, il était fort pâle, des larmes em-
plissaient ses yeux et ses mains tremblaient.
— Service armé ! Service armé ! gémit-il
en s'en allant.
Lagrise ne put digérer le plat que lui avait
servi le lieutenant Fétus et celui-ci devint sa
seconde bête noire. (L'autre était l'adjudant
Pétard.)
— Il y en a deux ici, me dit-il le lendemain,
que je voudrais bien voir dans le septième
dessous. Après tout, qu'est-ce qu'ils foutent
à l'arrière ces deux professionnels du coup de
tampon quand tant de pauvres amateurs
peinent là-bas à rétablir la partie si mal enga-
gée ? C'est honteux de voir ça. Tout bistro que
je suis, voyez-vous, j'ai le sens de la justice
et de l'égalité. Si on me pousse à bout, j'irai
trouver le capiston.
J'avais fini par remarquer qu'une surveil-
lance minutieuse, tout un espionnage au petit
point était organisé autour de Chevalier. Plu-
sieurs hommes, choisis parmi les plus finauds,
avaient été chargés de noter ses moindres
faits et gestes. Presque chaque jour maintenant,
Caskrne 10
146 CASERNE
le caporal avait de mystérieux conciliabules
avec le lieutenant Fétus, à l'insu, bien entendu,
du sergent Lagrise. Je souffrais d'être le témoin
impuissant de pareilles manigances. N'y avait-il
vraiment pas, en ces jours tragiques que nous
traversions, des besognes plus pressantes et
plus utiles à accomplir ?
Chevalier, cependant, devenait célèbre. On
venait le voir des chambrées voisines. Il
constituait une attraction qu'on nous enviait
jusqu'au quartier de la cavalerie. La foule des
curieux grossissait chaque soir. Le « pauvre
type , comme tout le monde le nommait en
singeant le ton du sergent Lagrise, faisait
salle comble. On lui demandait de lire sa pièce
et dès qu'il commençait toute l'assemblée
était en goguettes. Quelques phrases de ses
personnages firent fortune. Un jour, dans un
café de la ville, j'entendis un cuirassier, en
bombe avec des camarades, s'écrier en imitant
Chevalier :
— Madame la comtesse, c'est faire montre
d*un culot phénoménal..
Mais la folie de Chevalier parut évoluer vers
une destinée nouvelle. Le mouton broutait-il
aujourd'hui dans un mauvais pré ? Toujours
est-il qu'il ne supportait plus avec la même
passivité qu'autrefois les taquineries quoti-
diennes de ses tourmenteurs. Il devenait faci-
DÉMENCE 147
lement irritable, se rebiffait, prenait du croc
et de la griffe. A bout de patience, il avait la
veille flanqué son quart plein de vin à la tête
de Maton qui en était resté baba. Rien ne sur-
prend comme la première ruade d'une mon-
ture éprouvée depuis longtemps. Personne
encore n'avait peur de Chevalier, mais plusieurs
d'entre nous commençaient à le regarder avec
des mines peu rassurées. Guyot, qui était son
voisin de lit, passait la majeure partie de la
nuit à le surveiller discrètement du coin de
l'œil. Depuis une semaine environ, le pauvre
type était visité chaque nuit par des cauchemars
qui devaient être terribles. 11 poussait des hur-
lements de bête, se dressait sur sa paillasse,
puis passait la main sur son front et s'allongeait
de nouveau sous sa couverture. Le sommeil
était devenu impossible pour tous les occupants
de la chambrée. Et le caporal lui-même finissait
par la trouver aigrelette. On se plaignit au
sergent Lagrise.
— Qu'y puis-je ? répondit-il avec une rési-
gnation infinie.
Un soir, une nouvelle renversante courut
dans les chambrées. Ça y était, ils avaient
réformé Gagnepain ! Il était déjà parti et on ne
le verrait plus. On sut par un type de service
à l'infirmerie qu'on lui avait trouvé deux cas
148 CASERNE
de réforme : faiblesse de poitrine et troubles
cérébraux.
— Tout de même, ils cherrent un peu trop,
dit Guyot.
Et Poulot, qui ne doutait plus de la folie de
CheveJier, crut devoir ajouter :
— Ceux qui veulent y aller, réformés comme
dingos ! Elle est à faire encadrer, celle-là. Il
souffle un drôle de vent dans les girouettes au
jour d'aujourd'hui. Et l'autre, le vrai marteau,
qu'est-ce qu'ils vont en foutre à présent ?
— T'en fais pas, avait dit alors Valériot,
celui-là aussi finira bien par nous glisser un de
ces jours. Vous verrez ce que je vous dis.
Chevalier, décidément, devenait agressif. Ne
s'était-il pas amusé à découdre la paillasse de
Maton pour y fourrer une douzaine de gros
cailloux ! Ce dernier, d'ailleurs vivait dans des
transes perpétuelles. Non seulement il avait
cessé de travailler le pauvre type au tarabiscot,
mais il ne lui adressait plus la parole, n'osait
pas le regarder en face et évitait de rester seul
avec lui dans la carrée. Il avait la pâle frousse,
comme disait Poulot, et se tenait sur ses gardes.
On commençait à trouver, çà et là, que le
loufoque exagérait. Il arrivait sur les rangs
dans des tenues impossibles, en petite veste.
DÉME^^CE 149
ou chaussé d'une pantoufle et d'un soulier.
Quand on était en marche, il se mettait tout
à coup à crier en dressant les hras.
— Voyons, Chevalier, soyez sérieux, disait
doucement Lagrise.
Au réfectoire, Chevalier fit toutes sortes
d'excentricités, brisa des assiettes, renversa
les cruches, et s'emplit un jour les poches de
purée de pois. Tout un flot de paroles abra-
cadabrantes jaillissait sans répit de ses lèvres.
On eût dit un fleuve désordonné au temps de
la crue. Il parlait de la guerre, de son drame, de
sa famille, des Allemands, des Russes, des
Sénégalais, mêlant et confondant tout. Un
petit incident parut mettre le comble à son
délire. Le lieutenant Fétus l'avait fait inscrire
sur la liste des hommes proposés pour le ser-
vice armé. Et Chevalier ne s'était pas présenté
à la visite ! L'affaire était grave, très grave.
— Et... qu'où est-il ? demanda le lieutenant
Fétus quand il apprit la chose. Que... et qu'on
me l'envoie... médiatement... et qu'au bureau
de la compagnie... et... oui... oui...
Chevalier était entré dans le bureau où
l'attendait le lieutenant. Que s'était-il passé
là-dedans ? On n'en savait rien, car personne
n'avait assisté à l'entretien, mais on avait
entendu les deux hommes crier ensemble.
Brusquement, la porte s'était ouverte et le
150 CASERNE
pauvre type, repoussé violemment par le lieu-
tenant, s'était étalé de tout son long dans le
couloir. Le lieutenant, sans képi, hors de lui
avait encore crié :
— Et qu'injures à un supérieur... Ferai
voir que... qui je suis... alorss... oui... oui..
Un rapport. . . Allez voir. . . Anarchiste. . . Bandit..
Et que fusillé... oui... oui...
Puis il avait claqué la porte et s'était enfermé
à clef dans le bureau.
A l'heure de la soupe, dès le commandement
de : Rompez les rangs, je vis Chevalier filer
du côté de la chambrée. Le caporal l'avait vu
aussi. Troublés par un commun pressentiment,
nous courûmes tous les deux sur ses talons.
Arrivés devant la porte, nous regardâmes par
le trou de la serrure. Chevalier était en train
d'enfiler une baïonnette dans son pantalon.
Nous entrâmes tous les deux.
— Ben quoi, qu'est-ce que tu fous là, Cheva-
lier ? lui dit le caporal. Tu ne viens pas croûter ?
— Si, si. .] e vais venir.
— Tu veux jouer au soldat pour de bon,
maintenant ? Voilà qu'il te faut une baïonnette,
mon vieux ? Ou c'est-il que tu as la jambe
molle et qu'elle a besoin d'un tuteur ? Allez,
quoi. Laisse ça et viens avec nous.
Chevalier gardait la tête baissée et ne ré-
pondait pas.
DÉMENCE 151
On lui enleva sa baïonnette, tout doucet-
tement, en blaguant.
— Laisse donc ça tranquille. C'est pas pour
nous ces sales joujoux-là, puisqu'on est dans
l'auxi. Qu'est-ce que tu voulais en faire ?
— Il faut que je le descende. C'est pour le
droit et la justice. Il y a trop longtemps qu'il
nous opprime.
— Le descendre ? Qui ça ? Qu'est-ce que
tu radouilles ? Allons, viens. Fais pas le marioUe.
— C'est lui, le Boche. Il veut ma peau. Mais
c'est moi qui aurai la sienne. Il faut en finir.
Ça ne peut plus durer. Je suis trop malheureux...
Oh ! je suis tellement malheureux !
Chevalier commença à pleurer comme un
enfant. Je tirai son mouchoir de sa poche et
lui essuyai la figure en essayant de plaisanter.
— Pleure pas, vieux frère, tu vas t'enlaidir.
Chevalier, hélas ! ne voulait pas rire. 11 ne
pleurait plus mais un affreux hoquet le secouait
tout entier. On réussit enfin à l'entraîner au
réfectoire.
— Vous ferez bien de prévenir au plus vite
le lieutenant Fétus, dis-je à Toreille du cabot.
Quand nous nous retrouvâmes sur les rangs,
il m'annonça que c'était chose faite.
L'après-midi, on vit arriver aux Délasse-
ments Nationaux le capitaine Ronton, le lieu-
152 CASERNE
tenant Fétus, très ému sembla-t-il à tout le
monde, et l'adjudant Pétard. Lagrise courut
au devant d'eux.
— Eh bien ? comment va-t-il ? demanda
le capitaine Ronton.
— Oh ! pendant la journée, ça va toujours
à peu près, répondit Lagrise. Vous voyez, il
est assis tranquillement à sa place, ajouta-
t-il en désignant Chevalier qui semblait abhné
sur son registre et ne rien voir de ce qui se
passait autour de lui.
— Est-ce qu'on est satisfait de son travail,
ici ? demanda le capitaine Ronton.
— Mais, certainement, mon capitaine, répon-
dit Lagrise. Personne n'écrit aussi bien que lai.
Aussi lui confie-t-on les besognes les plus
délicates. Tenez, il travaille sur le Grand
Répertoire du ministère.
Les quatre hommes s'approchèrent de Che-
valier et le capitaine Ronton se pencha sur son
épaule.
— Ces majuscules sont admirables ! ne
put-il s'empêcher de s'exclamer.
Puis il ajouta à voix basse pour les trois
autres :
— On ne me fera pas croire que c'est là
l'œuvre d'un déséquilibré.
— Pourtant, je vous affirme, mon capitaine,
essaya de rétorquer Lagrise.
DÉMENCE 153
Mais le capitaine, qui ne parut pas avoir
entendu, interrogea Chevalier.
— Pourquoi faites-vous toutes ces bêtises
au quartier, Chevalier ?
L'autre plongea du nez et ne répondit pas.
Le capitaine continua.
— Vous étiez désigné pai^mi ceux qui devaient
hier passer la visite. Pourquoi ne vous êtes-
vous pas présenté ? Vous ne répondez pas.
Prenez garde !
il se fit un 'grand silence dans la salle et tout
le monde leva la tête. On vit très bien que le
lieutenant Fétus se tenait prudemment à
l'écart.
Le capitaine éleva légèrement la voix et
dit en décomposant toutes les syllabes des
mots qu'il prononça :
— Ne faites pas le sournois. Nous savons
pourquoi vous êtes monté dans votre chambre
à midi. Comment vous êtes-vous conduit avec
le lieutenant Fétus ? Savez-vous que vous êtes
passible du conseil de guerre ?
Chevalier se mit à sangloter. Ses larmes
coulaient sur le registre, délayant l'encre.
— Le registre ! jeta Lagrise qui s'était
aperçu du désastre.
Deux hommes se précipitèrent, mais le
capitaine avait été plus vif. Il posa le registre
154 CASERNE
sur une table voisine. Puis il dit alors en
manière de conclusion :
— Pour cette fois encore, eu égard à vos
bons services au ministère, je veux me montrer
clément avec vous. Nous allons tenter une
nouvelle expérience, mais je vous préviens
que ce sera la dernière. Vous ne passerez pas
en conseil de guerre. La prochaine visite mé-
dicale aura lieu dans quinze jours. D'ici là,
vous resterez en prison. Voilà tout. C'est un
châtiment infime étant donné la -gravité de ce
que vous avez fait.
— Et que... mon capitaine... et qu'en
voilà bien d'une autre, s'écria alors le lieu-
tenant Fétus.
Toujours à l'écart, il était penché sur le
registre arraché à Chevalier et en tournait
fébrilement les pages.
— Et que... voyez... mon capitaine... ai
découvert... et que... par conséquent... oui...
oui...
Le capitaine se pencha à son tour. Pétard
et Lagrise essayaient de voir aussi par-dessus
son épaule.
Au milieu d'une page on pouvait lire, écrit
en superbes majuscules :
M.... POUR LE LIEUTENANT FÉTUS
puis au-dessous, en caractères plus petits mais
DÉMENCE 155
aussi appliqués : Tout général qu'il soit, le
général X... n'est qu'un...
Je ne veux pas transcrire ici cette ignoble
grossièreté.
Le registre fut feuilleté depuis la première
page jusqu'à la dernière. Presque toutes por-
taient des inscriptions de ce genre. Le nom
du, lieutenant Fétus, accompagné d'épithètes
injurieuses dont la plus fréquente était celle
de « sale boche », figurait au palmarès un
grand nombre de fois. On s'aperçut aussi que
plusieurs pages du précieux volume avaient
été arrachées. Tout le monde était renversé.
— Et qu'évidemment... oui... oui... que
pour faire une chose pareille... alorss... qu'il
est fou... et que fou à lier... et qu'on ne peut
plus garder et que cet homme-là ici. . . oui. . . oui...
Lagrise demeurait là silencieux et attéré,
quand le capitaine Ronton fonça sur lui.
— Comment cela a-t-il pu arriver, Lagrise ?
— Mais mon capitaine... balbutia celui-ci.
— C'est comme ça que vous surveillez vos
hommes ? Huit jours, n'est-ce pas ? Et nous
«ommes de revue. Apprêtez-vous à être changé
de service. Caporal !
— Voilà, mon capitaine.
— Accompagnez-le au quartier avec quatre
hommes, dit-il en montrant Chevalier, et
156 CASERNE
faites-le surveiller étroitement cette nuit. Nous
le renverrons chez lui demain.
— Qu'est-ce que j'avais dit ? émit Valériot
à voix basse.
Les trois gradés se retirèrent. On entendit
le capitaine dire :
— On ne peut pourtant pas faire des soldats
avec des clients de cet acabit.
Et le lieutenant répondre :
— Et qu'ils ne sont tout de même pas
raisonnables... et que de nous envoyer des
hommes comme ça... Qu'on aurait dû le réfor-
mer depuis longtemps... que... oui... oui...
M'étais bien aperçu tout de suite... moi...
que... que... et que... oui... oui...
Le reste se perdit dans l'espace... où il s'en
est déjà perdu bien d'autres.
DEUX RECITS
D'AVANT-GUERRE
4.832
C'est ici un conte du temps de paix, qui
était déjà celui des armées, des casernes
et des c( morts sous les drapeaux ».
C'est l'histoire de Mirontaine, un camarade
de régiment, un camarade très intime puisque
son lit était à côté du mien.
Un soir, après la soupe, il entra dans la
chambrée pour la première fois. Il portait un
pantalon à carreaux qui lui serrait les cuisses
et s'évasait vers les souliers en pattes d'élé-
phant, une petite blouse en toile bleue qui ne
dépassait pas son ventre et un large feutre
enfoncé jusqu'à ses oreilles. On ne voyait pas
son visage car notre tôle était plus mal éclairée
qu'une galerie de mine.
— La chambre 18, c'est bien ici ?
demanda-t-il au caporal en se découvrant.
— Tu cherches ta crèche, mon bébé ? Com-
ment t'appelles-tu ?
— Mirontaine.
On le conduisit à un lit devant lequel son
nom était inscrit à la craie sur le parquet.
CASERNE. 11
162 CASERNE
— On n'attendait plus que toi, Mironton,
Mirontaine, chantonna le caporal. Et il cria,
en riant vers les anciens vautrés sur leurs
plumards :
— Manque plus personne maintenant. Tous
les bleus sont là. L'omnibus est complet.
Fouette cocotte, en route pour la classe.
— La classe ! La classe ! gémirent les
vétérans.
— 304 demain matin, mes poteaux, gueula
Tisserand. Qui dit mieux ?
Un chant monta :
La classe s'en va
La p'tite la suit
Et les bleus resteront là
*
* *
Je connus enfin son visage ; deux yeux tou-
jours étonnés, deux petites pommettes rouges,
des lèvres minces, un front soucieux, un menton
court. Le corps était haut et déjà un peu voûté.
Le caporal Desvignes, qui était un rigolo
et un esprit inventif, avait tout de suite été
séduit par le nom de Mirontaine. Il l'associait
à des refrains célèbres et en tirait des effets
aussi variés qu'imprévus :
4.832 163
— Hé ! le berger ! Tu penses à tes moutons,
Mirpnton ? Et ron et ron petit patapon. Pleure
pas, tu les r'verras tes bêtes à laine, Mirontaine.
Et ru et ru-ton-taine.
Mais c'était quand même une vie bien triste
qui commençait pour Mirontaine. Une vie qui
était devant lui comme un tunnel noir qu'on
mettrait trois années à franchir.
Comme je lui parlais doucement et que
j'étais aussi un pauvre bleu, je gagnai petit
à petit sa confiance. Je lui rendis quelques
menus services et je réussis à l'entraîner plu-
sieurs fois avec moi à la cantine. Nous parlions
des plaines de Picardie et du village près d'Amiens
où il était né et que je connaissais.
Deux jeunes recrues, deux bêtes de somme,
deux esclaves harcelés par \'ingt maîtres
inexorables, voilà ce que nous étions, Miron-
taine, petit berger picard, matricule 4.832.
et moi, poète lyrique, matricule 4.833.
Un obscur bureaucrate, sans doute, nous
avait affectés tous les deux à un de ces
régiments de fer stationnés à la frontière de
l'Est.
La petite ville de province où nous tenions
garnison comptait certainement plus de soldats
que de civils et nos rapports avec la popu-
lation s'en ressentaient. Mais comme, après
tout, nous étions là pour défendre le paj^s et
164 CASERNE
les biens de ceux qui ont le bonheur d'en avoir,
la ville nous adressait de temps en temps
quelques paroles de sympathie par la bouche
d'un de ses représentants autorisés. Elle y
joignait même parfois quelques tonneaux
de pinard pour égayer un peu l'ordinaire plu-
tôt mélancolique de la troupe. Hélas ! ces
compliments et ce vin, destinés à vingt mille
soldats, nous arrivaient si dilués que nous
avions beaucoup de peine à en sentir indivi-
duellement la saveur.
Si on lui avait enlevé un seul de ses régiments,
la ville aurait fait la révolution, parce que son
commerce ne pouvait pas prospérer sans nous ;
mais il faut dire la vérité, elle ne nous aimait
pas. Elle nous tolérait, comme des miettes de
pain dans son lit, héroïquement, en songeant
à son livre de caisse.
Régiments de fer. ai-je dit ? Entre nous,
la discipline qui y régnait était au moins d'acier
trempé. Qui aime bien châtie bien ; nos chefs
nous chérissaient d'un grand amour. Tout ce
qui portait du galon, depuis le colonel jusqu'au
soldat de première classe, était la terreur de
la pauvre bleusaille. Mais nous-mêmes, les
serfs rivés à la même chaîne, avions parfois
les uns pour les autres tant d'animosité que
j'en ai encore honte quand j'y pense.
Les casernes se succédaient le long d'un
4.832 165
fleuve dont les eaux paresseuses deven;iient
furibondes pendant la saison des pluies. L'hiver
un vent cruel sifflait sur les plateaux où nous
allions manœuvrer. Il gelait si fort qu'il fallait
aller chercher l'eau sous dix centimètres de
glace, au lavoir, pour laver notre linge. Les
forêts sous la neige étaient belles comme ces
contes de fée dont ma mère a bercé mon enfance,
mais j'aurais voulu me crever les yeux pour ne
plus rien voir. Un ennui farouche me tenait
er.fermé dans sa tombe. J'étais comme un
jeune arbre avide de jeter des branches très
haut et très loin, mais dont un mal secret
dévorait les bourgeons. Seul, Mirontaine avait
deviné ma détresse et seul il était bon pour moi.
Quand j'étais allongé sur mon lit, il s'asseyait
à mon côté, me prenait la main, et prononçait
d'humbles paroles comme : « Ben quoi, p'tit
vieux, ça ne biche pas ? y> où il savait mettre
tout son cœur.
J'étais faible et manœuvrais mal. Aussi
étais-je souvent puni de corvées supplémentaires
choisies parmi les plus répugnantes. Mirontaine
ne m'abandonna j amais en ces heures d'infortune.
Il m'aida à laver dans l'eau glacée les immondes
sacs à pommes de terre enduits d'une épaisse
cuirasse de boue, à nettoyer les assiettes grasses
avec des poignées de neige quand les cuisiniers
nous refusaient de l'eau chaude à la cuisine.
1Ô6 CASERNE
Il m'assista dans des besognes plus pénibles
encore.
Une fois, il me sauva d'une cruelle situation.
C'était le troisième et le plus terrible jour des
marches d'épreuve. Je tremblais de fatigue
sous mon chargement et sous ma capote alourdie
par la pluie fine qui n'avait pas cessé de tomber
toute la journée. Plus aucune permission pour
ceux qui restaient en route pendant ces marches,
lesquelles, d'ailleurs, devaient être recommencées
jusqu'à réussite complète. Plus de permissions,
pas même celle de sortir en \'ille le soir après
la soupe ! Nous arrivions au quartier. Encore
le fleuve à traverser et je touchais au but.
Déjà nous nous engagions sur le pont quand
je me sentis défaillir, .l'eus l'impression curieuse
de m'empêtrer dans les rayures de la pluie,
qui redoublait de violence, comme dans les
multiples ficelles d'un bizarre appareil de
tissage. La musique était trop loin en avant
pour que je pusse profiter un peu de son aide.
Je fléchis sur les genoux en lâchant mon fusil
et perdis connaissance. Je repris mes sens dans
la cour du quartier. J'étais debout à côté de
Mirontaine qui avait passé son bras sous le
mien. Il eut un bon sourire quand il me vit
rouvrir les yeux. Un autre camarade, Michaux
je crois, me tenait soHdement l'autre bras.'
Ils avaient dû me porter ou au moins me sou-
4.832 167
tenir jusque là. Du haut de son cheval, le colonel
parla, sans doute de la patrie. Le vent souleva
le drapeau comme une jupe de femme et les
clairons sonnèrent aux champs. C'était fini
et j'étais sauvé.
Beaucoup d'années et beaucoup d'aventures,
telles des vagues successives, ont passé sur
ces événements et les décors qui les entourèrent ;
je les revois aujourd'hui, à travers l'épaisseur
du temps vécu, comme des épaves au fond d'un
océan translucide.
Je revois les murs des casernements, blancs
comme des palais arabes au clair de lune, les
rats écorchés qui séchaient toujours aux
fenêtres de la cavalerie — ce gibier était recher-
ché des cavaliers alors que les fantassins l'abo-
minaient — . Je revois le fossé où nous de^àons
sauter tout équipés et où Fontaine se cassa
la jambe, les revues d'installage, les visites de
santé, les douches immondes qui étaient
l'épouvante de Mirontaine et lui valurent
sa première punition. Les baquets étaient
rangés, comme pour une ronde, sous un tuyau
circulaire qui pendait du plafond et d'où tom-
bait brusquement, de minute en minute, une
nappe d'eau glacée ; ils contenaient un peu
d'eau tiède qui servait souvent à deux ou
trois hommes avant d'être remplacée. On se
déshabillait dans une salle voisine. A l'aller
168 CASERNE
et au retour, il fallait marcher pieds nus dans
une sorte de glu noirâtre " qui atteignait
plusieurs centimètres d'épaisseur à la fin
de la cérémonie. Mirontaine me parlait alors
de ses baignades en pleine eau dans les belles
rivières de Picardie ; il était propre et c'est
pourquoi il avait, comme la plupart d'entre
nous, une grande horreur de Thygiène régi-
mentaire. Et puis, il y avait aussi chez lui un
invincible sentiment de pudeur qui était chaque
jour violé à la caserne.
Le sergent parut dans la chambrée en bran-
dissant un calot :
— 4.832 ! Qui est-ce ?
— C'est moi, sergent, dit en s'avançant
Mirontaine.
— C'est vous qui avez foutu le camp des
douches ? Pas assez malin encore pour nous
la faire, mon garçon. Une autre fois, il faudra
penser à votre calot. Quatre jours, n'est-ce
pas ? Ça vous apprendra.
Mirontaine n'était pas malin, c'est vrai. Il
ne savait pas mentir et comme il ne savait pas
non plus s'exprimer avec aisance, presque
personne ne connaissait la belle eau de son
âme. Il se troublait dès qu'on l'interrogeait
sur un ton un peu rude et se mettait à bre-
douiller. Les paroles s'échappaient de ses lèvres
4.832 169
à la débandade, comme un troupeau de moutons
indisciplinés. Mais j'étais son chien fidèle et
quand on le tourmentait, moi qui commençais
à bien le connaître, je l'aidais à ordonner ses
propos et à les présenter dans leur vrai sens.
Quand le sergent ou le lieutenant nous
rassemblait dans la chambrée pour nous faire
réciter la théorie, je me plaçais à son côté et
lui soufflais ses réponses. Un jour, malgré mes
précautions, un malheur arriva.
— Mirontaine, lui demanda le lieutenant
Germann, quelle est la force principale des
armées ?
Mirontaine, debout et tout tremblant, cher-
chait sans trouver. Je lui soufflai très bas en
tournant la tête :
— La discipline.
— La vie civile, balbutia mon pauvre ami
qui avait mal compris.
Catastrophe ! Toute la chambrée se pâma
et le lieutenant s'avançant vers Mirontaine
qui reculait instinctivement lui dit sous le
nez :
— Pauvre idiot î et il ajouta : Tous les
matins, pendant une semaine, dès que vous
serez levé, vous irez trouver votre caporal et
lui direz : la force principale des armées est
la discipline. La dis-ci-pline. Entendez-vous,
triple buse ?
170 CASERNE
Mais si ces affronts répétés plongeaient le
naïf berger dans un puits, toujours plus pro-
fond, de souffrance et de honte, ils n'accrois-
saient en rien les moyens de son intelligence.
Nous avions un sergent qui s'appelait Couvert.
Et jamais Mirontaine ne put retenir ce nom,
pourtant si simple.
— Comment s'appelle votre sergent ? lui
demandait le lieutenant qui avait entrepris
de l'éduquer.
Et comme le berger restait là, silencieux et
lointain, il allait décrocher des couverts sous
la planche à pain.
— Qu'est-ce que c'est que ça, Mirontaine ?
— Une cuiller. Une fourchette. Un couteau.
On ne réussit jamais à lui faire dire un
couvert.
Les jours passaient malgré tout. Le temps
qui sait mettre un terme à toutes les douleurs
est la providence des hommes malheureux.
Le nouvel an arrivait avec la perspective des
permissions et tout le quartier était en joie.
Le soleil pouvait continuer à dormir sou? ses
édredons de nuées, on se passait de lui ; chacun
avait en soi assez de chaleur et de lumière.
Mais il y eut encore une revue d'installage
l'avant-veille du grand départ.
— 4.832 ! Personne n'a pris par mégarde
4.832 171
au séchoir un pantalon de treillis, matricule
4.832 ?
Je fis toutes les chambres dans l'espoir de
retrouver le pantalon de Mirontaine. Mais rien
ne se perd au régiment ; tout se trouve au
contraire. Et celui qui avait trouvé le pantalon
de Mirontaine se garda bien de le rendre. J'en
achetai un autre en ville ; il arriva trop tard.
Il sauva seulement de la prison mon camarade
qui fut, pour sa « négligence », privé de per-
mission.
Je m'apprêtais à partir pour Paris quand on
m'apprit que le colonel avait supprimé les
permissions de tous les soldats ne faisant qu'un
an de service. J'encaissai le coup sans bron-
cher pour ne pas donner, aux yeux qui l'atten-
daient, le spectacle de mon désespoir.
Les camarades partirent un samedi. Miron-
taine cacha son visage dans son bras replié.
Nous errâmes tout le dimanche dans les
caboulots de la ville. Mais les chanteuses plâ-
trées et les pitres sordides ne nous égayèrent
point.
Un peu avant la soupe, comme nous nous
promenions sur les remparts, Mirontaine me dit :
— J'aurais bien aimé voir maman, le maître,
et les bêtes, et tout.
L'herbe glacée par le givre craquait sous nos
172 CASERNE
pas et on voyait onduler au loin plusieurs
trains comme des chenilles noires piquées
d'or.
Après la soupe, je cherchai vainement Miron-
taine ; il avait disparu. Je courus toute la ville
et n'oubliai aucun des endroits que nous avions
l'habitude de fréquenter. Personne ! J'étais
plein d'appréhension et de tristesse.
Vinrent l'appel du soir, puis l'extinction
des feux et enfin le réveil, le lendemain matin.
Mirontaine n'était pas rentré !
L'après-midi, un civil apporta au corps de
garde un paquet d'effets militaires qu'il avait
trouvé dans sa cour, sous un hangar.
— Matricule 4.832. Deuxième bataillon, hui-
tième compagnie.
Un jour encore passa et un autre commença.
11 n'y avait pas encore soixante-douze heures
qu'il avait di^pa^u quand Mirontaine fut ramené
à la caserne par deux gendarmes. Il était vêtu
des mêmes habits civils qu'il avait à son arrivée
au corps. Mais qu'il était pâle et qu'il paraissait
fatigué ! On l'avait arrêté à quatre vingts
kilomètres de la ville, alors qu'il dormait
profondément sur le talus du chemin de fer.
Il n'avait rien mangé depuis deux jours. Il
nia avoir voulu déserter l'armée et fuir son
devoir. Il voulait seulement voir sa mère et
il espérait qu'en suivant les mêmes rails qui
4.832 173
l'avaient amené à X... il arriverait jusqu'à
son pays.
Sa punition fut portée par le colonel à trente
jours de prison dont quinze de cellule. Et
trente jours de suite, sous le soleil et sous la
pluie, dans le vent et dans la neige, on vit
Mirontaine faire la pelote en compagnie d'une
douzaine de mauvais soldats comme lui.
Ils tournaient les uns derrière les autres,
portant le chargement complet. Et leurs
goddlots creusaient la piste chaque jour un
peu plus. Ils tournaient, guettant l'horloge,
car ils avaient droit à dix minutes de repos
par heure. Mon pauvre camarade, j'en étais
sur , souffrait plus que les autres . pour
des raisons sentimentales que j'étais seul
à bien connaître et aussi parce qu'il était le
plus faible de tous... Manège de la pire détresse
humaine, les pieds meurtris, les reins brisés,
et les regards en terre, ils tournaient dès l'aube ;
ils tournaient encore au crépuscule. Les régi-
ments entraient et sortaient, les clairons
sonnaient. Les hommes s'éparpillaient dans
les cours. Eux restaient dans leur coin sous
l'œil vigilant du gradé. On les rentrait dans leurs
cellules à l'heure de la soupe. Et certains se
mettaient à chanter dans l'ombre. C'était le
plus souvent des refrains d'une crapuleuse
obscénité et parfois des chants révolutionnaires
174
CASERNE
d'une grande violence qu'avaient déjà chanté
les sans-culottes en 89 :
Si tu veux être heureux, nom de Dieu,
Fous les casernes par terre...
Mirontaine acheva sa punition et notre vie'"'
ancienne recommença. Mon camarade était
bien triste. Il savait que je le laisserais là
dans quelques mois. Il savait aussi qu'il par-
tirait après ceux qui étaient venus en même
temps que lui, car il devait à l'État de nouveaux
jours de service pour remplacer ceux qu'il avait
passés en prison et qui ne comptaient pas.
Le tunnel noir s'était encore allongé devant
lui. Mais le printemps vint et notre sang jeune
dut bien lui obéir. Nous nous reprîmes à vivre,
et à espérer tout doucement. Les forêts fleuries
sous le soleil étaient, plus que jamais, pareilles
à des contes de fées ; et je n'avais plus envie de
me crever les yeux. J'avais rencontré tout à
coup un grand bonheur et je le portais en moi
comme le saint sacrement. Des brises chaudes
parcouraient les futaies murmurantes et j'enten-
dais déjà sonner au loin les cloches de la liberté
prochaine. Il me fallait parfois retenir à deux
mains mon cœur chargé de vie violente. Je
pensais à la terre immense que je^me promettais
de parcourir en tous sens ; j'imaginais déjà des
4.832 175
itinéraires mirobolants. J'avais vingt ans et un
grand appétit de tout. Presque chaque jour,
après la soupe, Mirontaine et moi, nous courions
dans la campagne et ma joie déteignait sur lui.
Il riait, le képi renversé en arrière, et dansait
sur les routes en chantant :
Sur l'air du tradéri-déra
tra la la
Le dimanche, quand nous n'étions pas com-
mandés de corvée, il nous arrivait souvent d'aller
jusqu'aux baraques. C'était une grande prome-
nade, environ une trentaine de kilomètres pour
l'aller et le retour. Ces baraques se trouvaient à
la frontière belge et on pouvait s'y procurer du
tabac fin et des cigares étrangers à un prix qui
nous semblait dérisoire. La difficulté était de
ramener nos emplettes jusqu'à la caserne. De
nombreux douaniers veillaient dans les bois.
Malgré toutes nos précautions et nos ruses, nous
étions presque toujours pinces. Les terribles
agents du fisc jailHssaient tout à coup d'un
buisson, se jetaient sur nous et nous fouillaient
avec tant d'adresse qu'il nous était impossible
de sauver une seule cigarette. Nous n'avions plus
alors qu'à pleurer notre argent perdu et à
essuyer les moqueries de nos camarades de
chambrée à qui nous avions promis de rapporter
du Virginie ou des déchets de Havane.
176 CASERNE
. L'habitude, et le besoin de durer coûte que
coûte qui est au fond de chaque homme nous
avaient aidés à accepter cette existence qui nous
faisait horreur au début. Xos dégoûts et nos
griefs restaient les même-^, mais leur répétition
journalière, en nous familiarisant avec eux, nous
les avait rendus beaucoup moins insupportables.
Nous avions acquis la sécurité de ceux dont la
peine est le pain quotidien. Les pires maux pou-
vaient s'abattre sur nous, ils ne nous surpren-
draient plus. Notre vie avait enfin trouvé
l'apparence au moins de l'équilibre.
Un événement imprévu nous jeta tout à coup
vers d'autres aventures.
Des grèves venaient d'éclater dans le Nord de
la France et notre régiment était désigné, parmi
d'autres, pour aller là-bas « veiller au maintien
de Tordre), selon la formule. Après nous avoir
distribué des paquets de cartouches à balle
pointue, on nous fit monter une nuit dans un
train malpropre où nous restâmes un jour et
demi. Nous ne savions pas où nous allions ; le
soldat en armes ne sait jamais où on le mène.
Ordinairement, vou? n'auriez trouvé, dans ma
cartouchière de droite qu'une pipe, une blague
à tabac et un briquet qui m'avait été offert par
Mirontaine le jour de mon anniversaire. Aujour-
d'hui, il y avait là vingt petites personnes de
4.832 177
cuivre enveloppées dans du papier gris et je ne
pouvais plus penser qu'à elles.
Notre train s'arrêta enfin pour la dernière fois.
Le rugissement formidable de la ville furieuse
fit pâlir les moins timorés d'entre nous. Mille
pattes velues nous menaçaient par-dessus les
grilles qui longeaient la voie et mille prunelles
se posaient sur nous comme des charbons ardents.
Ces gens-là, visiblement, étaient prêts à nous
dévorer jusqu'à l'os.
Quand nous fûmes alignés sur le quai de la
gare, le commandant de notre bataillon sauta
sur un chariot et nous dit d'une voix qui ne
tremblait pa? : « Soldats ! l'heure est grave.
Une bande d'émeutiers sans aveu tentent de
saper les institutions qui font la force et la
richesse de notre patrie. La loi, qui est la même
pour tous, doit être respectée par tous. Le gou-
vernement et vos chefs mettent toute leur con-
fiance en vous. Vous vous montrerez dignes d'un
tel honneur et vous ne laisserez pas insulter votre
glorieux uniforme ».
Il fallait maintenant sortir de la gare et ce
n'était pas une .petite affaire. Notre bataillon
était arrivé seul. Les autres suivaient sans doute.
Pour le moment, nous étions à peine quatre cent
cinquante et il y avait bien devant nous vingt
mille poitrines serrées comme les œufs dans la
fourmilière, vingt mille hommes qu'une farouche
CASERNE. 12
178 CASERNE
résolution emplissait jusqu'à la gorge de ciment
armé. Des vitres éclatèrent.Une averse de pierres
battit les murs et les boiseries en même temps
que mille imprécations fondaient sur nous à
coups de bec, mais les portes s'ouvrirent quand
même. La masse hostile gonfla aussitôt une
poche inquiétante par l'ouverture béante et la
pointe du bataillon commença à fouiller là-
dedans comme un couteau dans une huître
rebelle. Des éclats volèrent, quelques hommes
tombèrent ; mais la coquille trouée tenait tou-
jours bon. Le redoutable instrument continuait
son travail et sa lame finit par plonger tout
entière dans ce peuple contracté. Alors, la char-
nière de la résistance céda ; la foule di\âsée
poussa une clameur désespérée et deux valves
rompues s'abattirent à nos côtés. Succès complet.
La place était déblayée. Pas un coup de feu
n'avait été tiré. Les clairons sonnèrent et le
bataillon enfila la rue principale de la cité révol-
tée aussi facilement qu un bras descend dans
la manche du veston familier.
Mirontaine avait reçu une pierre au front et
saignait abondamment. Mais il ne se plaignait
point. Et même, il me dit :
— Ben, tu n'diras pus que j'ai pas de veine,
hein ? Si c'avait été un autre, ils y auraient peut-
être attrapé l'œil.
4.832 179
La première nuit nous campâmes dans un
couvent qui venait d'être abandonné par ses
occupants à la suite de la loi sur les congréga-
tions. On forma les faisceaux dans le jardin du
cloître et un certain espace nous fut assigné que
nous ne devions pas franchir. Nous étions fati-
gués. Mais comment dormir sur ces dalles
humides à peine cachées par les quelques brins
de paille qui constituaient toute notre litière ?
Mirontaine et moi nous réussîmes à en jouer un
air et nous passâmes la nuit à errer dans les
dépendances du vaste établissement. Nous nous
perdîmes à plusieurs reprises dans le labyrinthe
des couloirs, mais le clair de lune nous aida
chaque fois à nous retrouver. Quelles salles !
Quelle installation ! Jamais moines ou moinil-
lons, en ce pays si tendre à la moinerie, ne durent
connaître gîte mieux construit et si bien pourvu.
Ces caves, Seigneur ! vidées, il est vrai, de
leurs cru; vénérables, mais aux casiers ornés
encore d'étiquettes bonnes à convertir le plus
farouche abstème. Et ces réfectoires ! Et ces
cuisines !
— Devaient pas trop s'en faire ici, les p'tits
pères, conclut Mirontaine.
— Pour Dieu ! non. Mais qu'est-ce ici ?
D'un coffre, j'exhumai un paquet blanc qui
était une magnifique robe de bure, oubliée sans
doute.
180 CASERNE
— Bonnes ceintures à tailler là pour rouler
autour de s'in petit ventre, me dit mon
camarade.
Excellente idée qui fut vite réalisée.
L'aube nous vit entrer à la chapelle déjà
envahie par les nôtres procédant à leur toilette.
S'interpellant, chantant et sifflant, ils se culot-
taient, se peignaient, se bouchonnaient mutuel-
lement d'une serviette roulée en boule, ciraient
leurs godillots sur les marches de l'autel, étiraient
deux à deux les cravates outremer, fumaient,
crachaient haut, et vivifiaient d'un puissant
remugle ce lieu voué jadis aux mièvres aromates.
— On s>a pas mal ici, me confia Mirontaine.
Oui. On y aurait même été très bien, malgré
cette absence de mobilier qui nous privait de
toute espèce de confort. Mais nous étions prêts
à faire de gros sacrifices pour une relative tran-
quillité. On y aurait été trop bien, voyez-vous.
Le jus nous brûlait encore la langue qu'il
fallut mettre sac au dos et partir.
Le soir même on nous posta, Mirontaine et
moi, à un coin de rue, dans un faubourg de la
ville.
Nous étions là, debout au bord du trottoir,
baïonnette au canon, jugulaire au menton.
Défense de parler à qui que ce soit ! Défense de
s'appuyer contre le bec de gaz ou la muraille
pour se reposer. La nuit nous fut longue. Et pas
4.832 181
la moindre pitance à l'horizon î La sonnerie
d'une horloge, insensible à notre impatience,
faisait, de quart d'heure en quart d'heure, le
compte exact du temps écoulé.
— Trois heures, petit zèbre ! Est-ce qu'ils
vont nous laisser crever ici ?
— Ai salement sommeil.
Le brouillard était si épais que nous étions
comme deux chrysalides dans un même cocon.
Le brouillard traversa d'abord la capote, puis la
veste obligeamment prêtées par l'État paternel.
L'ennemi commença d'imbiber les sous-vête-
ments de laine fine reçus à l'entrée de l'hiver
d'une mère aussi bonne que peu fortunée. Quatre
heures sonnèrent. La chair fut atteinte et vite
dépassée, le blindage de la graisse s'étant révélé
insuffisant. Le froid me pénétra alors jusqu'aux
os, comme on a coutume de dire. L'aube vint,
et nous étions toujours là.
Nous y restâmes deux jours et deux nuits. On
nous avait oubliés ! L'heure est grave, nous avait
dit notre commandant à la gare le jour du débar-
quement. Elle l'était à ce point que nos chefs
affolés en oubliaient leurs sentinelles au coin des
rues. Des âmes charitables eurent pitié de nous.
Une vieille femme nous apporta à chacun un bol
de bouillon chaud. Une jeune fille surtout se
distingua par ses attentions répétées. Si j'ai
perdu le goût des tartines beurrées et des
182
CASERNE
tablettes de chocolat qu'elle glissa avec tant de
tact dans nos musettes, je n'ai pas oublié ses
grands yeux candides et la cerise mûre de sa
bouche.
On nous releva enfin et notre compagnie fut
commise à la garde d'une filature qu'avaient
désertée ses neuf cents ouvriers. Notre litière
n'était guère plus douillette que celle du couvent,
mais nous y gagnions de la quitter sans regret
quand on nous réveillait pour accomplir notre
tour de ronde dans les cours de l'usine, petite
distraction qui se répétait nuit et jour de deux
heures en deux heures. Nous vivions là des jours
ternes mais assez tranquilles. Les cadavres des
journées, tuées tant bien que mal, s'amoncelaient
et j'en faisais la somme avec une joie grandis-
sante. Les cheminées refroidies béaient vers le
ciel. A la fin d'un après-midi, quand on ne s'y
attendait plus, le soleil apparaissait entre les
nuées, nous faisait quelques petits signes affec-
tueux, comme des clins d'œil, puis remettait
son masque et la pluie recommençait à tomber.
Depuis notre station prolongée au coin de cer-
taine rue, de Wattrelos, si j'ai bonne mémoire,
nous toussions, Mirontaine et moi, comme deux
malheureux. Mais ni l'un, ni l'autre, ne pouvions
nous décider à nous faire porter pâles. Toujours
les permissions ! Après les grèves, tout le monde
en aurait. Du moins, notre sergent l'afRrmait ;
4.832 183
et notre lieutenant lui-même nous l'avait donné
à entendre. Il s'agissait de tenir bon jusqu'au
bout. Se faire porter malade, c'était enterrer
soi-même son espoir. Mon pauvre camarade
tremblait de fièvre, mais je n'osais pas le pousser
à edler voir le major quand je reculais moi-même
devant cette décision qui devenait de jour en
jour plus nécessaire. Un matin, je dus céder.
Ma gorge était devenue sèche et brûlante ; je ne
pouvais presque plus parler.
— T'y vas ? me dit Mirontaine. Alors, j'y
vas aussi.
Le m.ajor m'expédia tout de suite à l'hôpital,
mais les dés ne furent pas favorables à mon
ami qui n'obtint même pas un jour de repos au
cantonnement.
Je fus à l'hôpital avec d'autres éclopés et tout
le long du chemin, je ne cessai de penser à Miron-
taine. Il n'avait pas été reconnu malade ! C'était
quatre jours assurés, sinon pire, car n'étions-
nous pas en service commandé ? Et presque
devant l'ennemi ?
Je me couchai dans des draps frais et blancs.
Une petite sœur vint susurrer à mon oreille des
paroles mélodieuses, mais que je compris à peine
car je ne songeais qu'à Mirontaine. J'avais la
fièvre. Je dormis mal et rêvai d'un berger, oh !
si triste ! qui gardait des moutons à face humaine.
184 CASERNE
Le jour parut. J'étais dans la salle des tuber-
culeux à l'hôpital civil. Il y avait des malades
jusque sous les toits et on nous avait mis où on
avait pu. Les lits étaient si serrés que je
pouvais atteindre celui de mon voisin en éten-
dant le bras. Nous étions là une vingtaine de
soldats, et à peu près autant de civils. Je
remarquai qu'il y avait deux lits vides du
côté des soldats.
— Celui d'un type du troisième bataillon qui
a passé l'arme à gauche et celui de Poucheton
qui est sorti hier de l'hôpital, me dit Bromure,
un infirmier de ma compagnie.
La fièvre étant tombée, je reçus pour mon
déjeuner une aile de poulet au riz. Ce ne fut pas
sans plaisir que je renouai avec la volaille des
relations interrompues depuis trop longtemps.
La petite sœur au babil argentin m'apporta un
verre de vin doré.
— Conduisez-vous comme un bon chrétien,
me dit-elle, fréquentez la chapelle et je vous en
donnerai autant à chaque repas.
Donnant, donnant, et rien pour rien, c'est de
saine justice. J'apprenais que la religion pouvait
valoir d'appréciables avantages à un humble
malade, 11 y avait beaucoup de bons chrétiens
à l'hôpital.
L'après-midi s'achevait quand deux infirmiers
amenèrent une nouvelle victime étendue sur
4.832 185
une civière. Le cortège passa devant mon lit.
4.832 I vis-je sur le revers de la ve^te qui pendait.
Alors, je reconnus mon camarade Mirontaine ;
mais comme il était changé ! Ses yeux étaient
clos, ses lèvre, pmcées, et de ses narines frémis-
santes s'élevait un souffle précipité qui faisait
peine à entendre.
Son état s'était brusquement aggravé et on
avait dû le transporter d'urgence à l'hôpital,
dans une voiture à bras, me dit Bromure.
Le mal progressa rapidement et la pneumonie
double se déclara. Je suivais du regard et j'ac-
compagnais de mes vœux tous les efforts qu'on
faisait pour sauver mon ami. J'étais heureux
quand on avait réussi à lui faire boire jusqu'à la
dernière goutte un grand bol de tisane brûlante.
J'étais attentif à la pore des compresses et j'eus
un grand espoir mêlé de crainte quand on lui
appliqua quarante ventouses.
— Il s'en tirera, n'est-ce pas ? demandai-je à
la sœur.
— Il faut avoir confiance en Dieu qui peut
tout, me répondit-elle avec onction.
Mirontaine n'avait pas repris connaissance
depuis le jour de son entrée à l'hôpital. Étranger
à tout, il gisait là, agité par un affreux râle
quand il n'était pas secoué tout entier par ces
abominables accès de toux qui réveillaient des
échos dans nos poitrines. Je pris sa main et lui
186
CASERNE
parlai. Il ouvrit les yeux, les tourna vers moi,
mais ils étaient vides de tout regard. Peu après,
il prononça des paroles incohérentes et je baissai
la tête un peu plus bas.
Comme j'allais beaucoup mieux, j'obtins de
descendre au jardin avec les convaletscents.
L'aiguille du baromètre ne quittait plus le beau
fixe et un ciel oriental s'étendait sur nous comme
un dais de fête. Je jouais au bouchon avec mes
camarades. C'est un jeu passionnant où il faut
beaucoup d'adresse pour triompher. Quand je
le pouvais, j'allais m'asseoir sur un banc isolé,
sous les tilleuls, au fond du jardin. Je tirais de
ma poche un livre que je traînais depuis des
semaines. Je n'étais pas toujours d'accord avec
Emerson et quand il affirmait que : « Celui qui
n'a pas franchi le seuil de la Douleur n'a vu que
la moitié de l'univers )^ ; j'ajoutais en moi-même :
soit, monsieur le prédicant, mais celui qui n'a
pas franchi le seuil de la joie n'a vu aussi que la
moitié del'univer^iet je n'oserais pas jurer que
c'est la bonne.
Le couchant embrasait les vitres des hautes
fenêtres et nous devions alors regagner nos lits.
La lueur chaude parait les murs d'une moire
d'or dont les ombres en lamelles tremblaient
comme une eau sous la brise. Tout en haut du
mur, au fond de la salle, le dernier sanglot de
l'astre nimbait la face du dieu désespéré.
4.832 187
Ce jour-là, en remontant, je courus tout de
suite au lit de Mirontaine. Le même souffle
rauque montait toujours de sa gorge et le mal
semblait ne plus faire de progrès. Mais quelle
nuit se préparait !
Je n'arrivais pas à m'endormir. On toussait
beaucoup cette nuit-là du côté des tuberculeux.
Trois ou quatre petites veilleuses tenaient tête
à la nuit et les mouvements des ombres m'ins-
piraient des pensées mélancoliques. J'avais
enfin réussi à m'assoupir quand l'événement se
produisit. Une voix haletante retentit dans les
ténèbres. Je me dressai sur mon lit et ne vis
d'abord rien. Mais plusieurs hommes, mainte-
nant, criaient à la fois et je discernai un amas
confus de formes blanches à l'autre bout de la
salle. Un rêve que je ne pouvais pas chasser se
mêlait étrangement à cette vision. Qu'y avait-il ?
Etait-ce une bataille ? Je reconnus enfin la voix
de Mirontaine.
— Veux aller à m'rnason... L^ p'tite mère
m'attend... V'ià Médor... Laissez-moi que
j'vous dis... Le train ! Ecoutez ! V'ià l'train.
Méchants drôles... A m'mason !... Lâchez-moi...
Où qu'est Arcos ?... Petit zèbre... Où qu't'es
donc ?
Je sautai de mon lit. Mirontaine, en chemise,
luttait contre cinq ou six malades, en chemise
comme lui, et son violent désir lui donnait tant
188 CASERNE
de force qu'il entraînait la grappe humaine
suspendue à ses flancs. Un homme aux jambes
squelettiques glissa et tomba. Un second fut
saisi par une quinte et lâcha prise à son tour.
Les autres soufflaient, épuisés. Ils allaient suc-
comber quand nous arrivâmes, deux camarades
et moi. Mirontaine fut enfin reconduit à son lit.
La secousse avait été si rude qu'il ne bougea
presque plus. Il ouvrit encore une fois les yeux.
Je me précipitai vers lui ; mais il ne me vit
sûrement pas, bien que ses regards aient ren-
contré les miens.
L'après-midi, la religieuse disposa une petite
table ornée d'une nappe blanche au pied de son
lit. La tête sur le côté et les yeux toujours clos,
il râlait depuis le matin sans souffrance appa-
rente. On eût dit un homme endormi et ronflant.
Un prêtre, revêtu de la chasuble et portant les
symboles, entra, suivi d'un enfant de chœur, qui
balançait une croix immense, et de deux reli-
gieuses les mains enfouies dans leurs manches.
J'attrapai mon calot et descendis au jardin.
Quand je remontai, deux ou trois heures après,
Mirontaine râlait toujours et paraissait n'avoir
fait aucun mouvement depuis mon départ.
Mais il avait dû ouvrir encore les yeux car on
apercevait m.aintenant la blancheur de leur
globe sous les paupières.
Il mourut au crépuscule et fut emporté peu
4.832 189
de temps après par deux infirmiers militaires.
Le soir même, son lit était occupé par un nouveau
soldat. L'état sanitaire de la troupe laissait
beaucoup à désirer, parait-il.
Le lendemain matin, très tôt, Bromure vint
à mon lit.
— On va l'enlever tout à l'heure. Veux-tu le
voir encore une fois ? me proposa-t-il.
J'hésitai quelques secondes, partagé entre le
désir de lui dire adieu et ce sentiment de répul-
sion invincible qui me faisait fuir la vue des
cadavres depuis la mort de mon frère.
Je suivis finalement lïnfirmier. Nos godillots
sonnèrent dans les couloirs dallés et les escaliers
du vieil hôpital. Nous sortions d'un bâtiment
pour entrer dans un autre et nous traversâmes
plusieurs cours. Le trajet me paraissait intermi-
nable. Mon compagnon poussa enfin une porte
ronde en me disant :
— Entre. C'est là.
Trois cercueils reposaient sur des tréteaux.
Les couvercles, non vissés, étaient un peu tirés
en avant de manière à ce qu'on pût voir les
visages en soulevant simplement le drap qui les
recouvrait. Je fus tout de suite incommodé par
une forte odeur de phénol. Bromure, d'un mou-
vement de tête, me désigna l'une des bières.
Je m'avançai. 11 faisait si froid dans cette petite
pièce au plafond voûté que je grelottais. Je
190 CASERNE
commençai à lire un papier fixé par deux punaises
dans le couvercle du cercueil : Aimé Firmin
Mirontaine, soldat de deuxième classe, matricule
4.832... quand Bromure, devinant mon hésita-
tion, s'approcha et découvrit brusquement la face
de celui qui avait été pendant plusieurs mois
mon seul ami. Oh ! l'horrible chose !
Je sortis aussitôt. J'avais hâte d'être dehors,
de voir les arbres, de toucher les murs chauds de
soleil. Si je n'avais pas été le prisonnier d'un
uniforme qui m'enlevait presque tout pouvoir
sur moi-même, j'aurais fui immédiatement
l'hôpital, ses malades, ses moribonds et ses con-
valescents. Je bombai la poitrine et me sentis
plus haut de taille. Des larmes voilaient mes
yeux, mais elles ne coulèrent pas. Un sanglot
était dans ma gorge, mai comme un rat pris au
piège. Je franchis les couloirs en courant et
gravis un escalier immense en sautant trois
marches à la fois jusqu'au dernier palier. Je
n'étais pas même essoufflé. J'eus un sourire en
sentant que je pouvais toujours raidir les mus-
cles de mes bras et de mes jambes. J'avais envie
de me soulever de terre et je levai les bras comme
pour saisir un trapèze imaginaire. Vingt ans !
pensai-je à haute voix. Vingt ans ! Et je serai
bientôt libre ! Il y aura la ville, ses masses
d'hommes, ses squares, ses théâtres, ses boule-
vards illuminés ; il y aura l'été, les voyages, la
4.832 191
mer, le corps chaud des femmes. Mes désirs
étaient des lassos que je lançais dans l'espace.
Non 1 Non ! protestait ma jeune vie cabrée.
Non ! Non ! criait au squelette futur ma chair
vigoureuse et insurgée. Je veux vivre ! Vivre !
J'arrachais une ancre qui voulait me retenir dans
les vase, putrides et je fendais les eaux résis-
tantes d'une proue victorieuse. J'étais pareil à
un ballon soudain allégé de sa nacelle et je
piquais d'un bond vers les nuées. Le cadavre
noirâtre de mon ami me rejetait vers d'impé-
tueuses résolutions. Ma vie s'était tout à coup
comme chargée de la sienne.
4.832 n'est plus.
4.833 ? Présent !
L'ALERTE
Caserne. |;^
LE propre du chasseur est de chasser, comme
celui du menuisier est de menuiser. Le propre
du bon soldat sera donc de faire la bonne guerre.
Tout apprentissage a pour aboutissement prévu
Texercice du métier choisi, et le cordonnier qui
apprit pendant des années à façonner une paire
de chaussures se consumera de grand dépit si
on ne lui en donne point à faire. J'insisterai :
de bonnes bouteilles n'en sont vraiment que
lorsqu'on les boit, et, pareillement, de bons
soldats ne révèlent leur excellence qu'à l'usage.
Comme l'architecte aspire à construire des
maisons, tout colonel qui aime son métier,
brûle de produire son régiment, dès qu'il est
instruit, sur un champ de bataille. La légiti-
mité de ces aspirations professionnelles est si
évidente qu'elle n'est nulle part contestée. Un
champ en friche, une bande de chômeurs
vaguant par les rues, des machines immobilisées,
sont des spectacles qui nous choquent car ils
témoignent d'un désordre alors que nous avons
196 CASERNE
presque tous souci d'une bonne ordonnance du
monde.
Répétons-le pour conclure : toute chose n'existe
qu'en fonction de la fin pour quoi elle a été
créée.
Sans causes précises, sans raisons discernables,
notre régiment s'ennuyait. Les bleus avaient
achevé leurs classes et commençaient à prendre
la garde avec les anciens. Ils égalaient ces
derniers dans le maniement d'armes, l'escrime
à la baïonnette, les exercices de tir, la gymnas-
tique et la théorie. Ils avaient appris à cirer
au bâton les cuirs noircis de l'équipement, à
plier et écraser la cravate bleue selon le rite
consacré, à casser la visière de leur képi d'une
certaine manière qui était le chic suprême. Ils
avaient parcouru toutes les routes du départe-
ment de jour et de nuit. Le service en campagne,
simulacre passionnant de la guerre, n'avait plus
de secrets pour eux ; ils savaient comment on
doit utiliser tous les obstacles du terrain pour
progresser vers l'ennemi ou ralentir son avance.
Après les patientes démonstrations individuelles
dans la cour du quartier, il y avait eu les exer-
cices d'ensemble conduits par le caporal et le
sergent, puis Técole de compagnie et, enfin, celle
de bataillon. La science militaire était désormais
en eux et plusieurs en tiraient quelque vanité.
Ainsi, le prêtre nouvellement ordonné se sent
l'alerte 197
ivre de porter en lui la moelle des livres sacrés.
Tout en muscles, jeune, alerte, coquet même et
reluisant, fier de sa prestance, le régiment com-
blé accueillait les acclamations de la tourbe
civile avec un secret dédain. C'est qu'il commen-
çait à être blasé. Les satisfactions qu'il pouvait
tirer de cette ville n'auraient bientôt plus de
saveur pour lui car elles étaient sans progrès
possible. Le régiment bâillait, soupirait, avait
du vague à l'âme. Il eût voulu changer d'air.
L'imprévu, la fantaisie manquaient à sa vie.
La répétition quotidienne des mêmes gestes
vains, des mêmes nourritures, des mêmes plai-
sirs et des mêmes tracasseries lui devenait
insupportable. Il y aurait bien dans quelques
semaines les manœuvres, cette grande aventure,
mais quelques semaines, n'est-ce pas toute une
éternité pour un régiment qui crève d'ennui
dans une puante caserne ? Et puis, quoi, les
manœuvres, ce n'était là encore qu'une parodie
dérisoire. On n'y visait plus des silhouettes en
carton, oui, sans doute ; on tirait sur de vrais
bonshommes, mais avec des cartouches à blanc !
On mettait baïonnette au canon, on se précipi-
tait pour la charge finale en poussant des cris
frénétiques, mais toujours, au moment même
où on allait enfin être récompensé de son effort,
le clairon sonnait la fin de l'attaque. On était
comme des locomotives maintenues sous près-
198 CASERNE
sion, mais toujours bloquées par les freins ;
comme des dogues tenus en laisse et qu'on
excite en leur montrant la ratière où grouillent
les proies. Toutes les troupes, toutes les forces
jetées en avant pour quelque assaut océanique
étaient chaque fois maîtrisées au plus fort de
leur élan par un poing impitoyable qui les tenait
rassemblées comme un faisceau de guides. Jeu
puéril de la mer jetant l'armée de ses vagues
vers le ciel et les reprenant sans cesse pour les
engloutir dans sa masse amorphe.
La discipline dont on sentait moins bien
la nécessité, n'était plus supportée avec la
même aisance qu'autrefois et le bât blessait
aujourd'hui plus d'une épaule. Souvent, les
ordres devaient être répétés plusieurs fois pour
être finalement exécutés avec une nonchalance
qui n'avait plus aucun rapport avec le zèle
d'antan.
« Vive l'anarchie »
Creusant le bois de la pointe d'un canif,
lettre par lettre, avec application, Bourderon
grava ces trois mots sur sa patience. Cette
stupide mais inoffensive gaminerie, découverte
quelque temps après lors d'une revue d'instal-
lage, lui valut quinze jours de prison, dont huit
de cellule. Michaut et Lafollette, soldats exem-
plaires jusque là, s'étant saoulés à mort et
l'alerte 199
ayant fait du bouzin en ville attrapèrent en
même temps leur première punition. Plusieurs
hommes, coup sur coup, arrivèrent en retard à
l'appel du soir. Trouillot, fusil d'élite, espoir de
la compagnie qu'il représentait aux épreuves du
tir d'honneur, pris tout à coup on ne sait de
quelle folie, se mit, dédaignant les cibles, à viser
les corbeaux hantant le champ de tir. C'est à
peu près à cette époque que le caporal Morel fut
cassé de son grade et expédié dare-dare à Biribi
pour avoir répondu au lieutenant Germann
qui lui faisait de justes observations : « Je vous
emmerde à pied et à cheval ». On avait étouffé
l'affaire, qui aurait pu avoir des conséquences
beaucoup plus graves, en considération des
antécédents irréprochables de Morel. Pas de
doute, il y avait un relâchement inquiétant dans
la discipline et on pouvait en relever chaque jour
de nouveaux indices. Des soldats, d'une éduca-
tion un peu débraillée, mais qu'on avait réussi
à tenir pendant des mois, devenus soudain plus
audacieux, se permettaient à l'égard de leurs
supérieurs des privautés inadmissibles. On
pensa, en haut lieu comme on dit, que le moment
était venu de faire un exemple. Un événement
imprévu en fournit l'occasion. Un soldat, dans
un bouchon de la ville, eut une vilaine histoire
avec un certain Pirot, un sergent rengagé, un
sale biscuit d'une rosserie proverbiale. Aucun
200 CASERNE
des témoins ne put dire exactement ce qui
s'était passé. Il y avait eu d'abord une alterca-
tion et à ce sujet tout le monde était d'accord.
Il y avait eu ensuite un échange de coups entre
tous les soldats, une douzaine environ, qui se
trouvaient alors dans le débit et les témoignages
concordaient encore sur ce point. Les mémoires
avaient gardé une lucidité parfaite de l'affaire
jusque là, mais une sorte de brouillard semblait
leur en cacher la suite si malheureuse. Pirot,
relevé tout sanglant, fut transporté à la caserne
sur un brancard. L'inventaire de la victime
donna : « Trois dents brisées, plusieurs ecchy-
moses, un poignet démis et une blessure péné-
trante au-deesus du téton droit, blessure attri-
buable à un instrument contondant ; le tout
sans préjudice des complications toujours
possibles en pareil cas >. Pirot accusa formel-
lement Chapelard. lequel reconnut lui avoir donné
un coup de tête mais seulement après en avoir
reçu un coup de poing capable d'assommer un
taureau. « Il a même essayé de me faire le coup
de la fourchette », précisa-t-il. Les deux hommes
se retranchèrent dans leurs affirmations et il
fut impossible d'obtenir quelques éclaircisse-
ments des autres témoins. Un simple troufion
ne peut pas avoir raison contre un gradé. Et
il arriva ce qui devait arriver. Chapelard passa
au falot, devant le conseil de guerre si vous
201
aimez mieux. Il se défendit comme un beau
diable. « Taratata ! Des balançoires, tout ça.
Vous mentez ! » lui dit l'officier accusateur.
Autant se mettre à prêcher des arbres que de
cherchera se justifier devant un conseil de guerre.
Et puis aussi, quoi, il faut bien le dire, la haine
du biffin pour le rempilé est trop connue pour
qu'on puisse la nier.Chapelard, ce pelé, ce galeux,
paya pour tout le régiment. Condamné à mort !
Chapelard serait fusillé ! Chacun reçut la nou-
velle sur ses épaules comme un seau d'eau glacée.
Le colonel, comte de LaMarfée et de Bois Joli,
qui avait, sans trop en avoir l'air, eu vent de
bien des choses, jugea l'occasion favorable pour
laisser retomber une patte solide sur son régi-
ment près de lui échapper. Il réunit ses trois
bataillons dans la cour du quartier autour du
drapeau qu'il avait fait extraire de sa gaine
pour donner plus de solennité encore à la céré-
monie. A cheval et l'épée à la main, il prononça
un discours d'une brièveté inaccoutumée, mais
qui donna la chair de poule à plus d'un d'entre
nou''. Il sut prêter à ses paroles, destinées sur-
tout aux fortes têtes, la pénétration du plomb
fondu. D'impérieux commandements suivirent,
les armes furent présentées au drapeau, et on
entendit un seul claquement quand tous les
fusils des douze compagnies retombèrent. La
clique nous envoya une volée de coups de clairon
202 CASER^-E
en manière d'assaisonnement et ce fut tout.
C'était assez. Dorénavant, nos pensées pouvaient
voyager ; la vision du prochain châtiment de
Chapelard leur imposerait une orientation de
tout repos. La discipline vit revenir les beaux
jours d'autrefois. Nos chefs nous sentirent aussi
soumis dans leurs mains que l'argile peut l'être
dans celle du modeleur.
— Rien à faire, dit Bourderon en astiquant
ses boutons à l'aide d'une belle patience neuve
qu'il avait achetée de ses deniers.
— Rien à faire, confirma Leroux. On ne se
bat pas avec une locomotive en marche.
— Ils nous ont bien.
— Ils nous ont toujours eus et nous auront
toujours.
— C'est écœurant.
— C'est comme ça.
On apprit ensuite que le Président de la
République avait gracié Chapelard et commué
sa peine en celle des travaux publics. Mais la
nouvelle n'intéressa personne. On avait presque
oublié cette histoire dont on subissait toujours
les conséquences, pourtant.
La vie à la caserne depuis le petit discours du
colonel était devenue intenable. Les gradés,
du caporal au capitaine, nous harcelaient
sans répit et s'ingéniaient à inventer chaque
l'alerte 203
jour quelque persécution nouvelle. C'était le
dressage en grand ; mais ce qui nous arrivait
étant mérité nous n'avions qu'à filer doux,
sans piper, ce que nous faisions. Quant à pré-
tendre que nous acceptions en souriant le
régime qui nous était imposé, personne n'y
eût songé, pas même nos ponctuels tortion-
naires.
La coercition n'est pas une bonne méthode
et ceux qui ne craignent pas d'y recourir ont
rarement à s'en louer. L'homme est une machine
aux rouages si délicats qu'il y a danger à vouloir
en forcer le rendement. Ce que le despote
obtient de ses sujets contre leur volonté, il le
paie au centuple tôt au tard.
Le régiment dompté se pliait sans broncher
à tous les caprices de ses rudes belluaires et
les ordres, avant même d'être complètement
énoncés, étaient déjà exécutés. C'était un plai-
sir pour les connaisseurs de voir la troupe
manœuvrer dans la campagne, marcher au
pas à travers la ville et se livrer le samedi au
nettoyage à fond des casernements. Pourtant,
le régiment s'ennuyait plus que jamais. Il
n'était pas heureux. La contrainte qui enserrait
tous ses hommes dans une cuirasse trop étroite
l'empêchait de donner libre cours à son ressen-
timent mais n'en détruisait pas la cause. Le
régiment souffrait, car il portait toujours en
204
CASERNE
lui ces velléités inavouées qui le tourmentaient
depuis de longues semaines déjà. Maté à la
caserne, les soupapes scellées, la gueule cade-
nassée, le régiment ne retrouvait un peu d'ai-
sance qu'après cinq heures du soir, quand il se
répandait dans la ville. Par une réaction bien
compréhensible, il donnait complète satisfac-
tion à tous ses appétits, buvant, bâfrant,
traquant les femelles ; cela tous les jours pen-
dant trois heures et sans qu'une seule minute
fût perdue. Les hommes, débraillés et avinés,
lâchaient de formidables gueulées et tenaient
des propos qui terrifiaient la bourgeoisie locale.
Les trois beuglants de la ville ne désemplissaient
pas. La troupe, abreuvée d'amertume, s'en-
fonçait avec une fureur désespérée dans les
délices de Capoue. Le grand caf'-conc' des
Miroirs faisait tous les soirs le maximum.
Cerises à l'eau-de-vie, vieux marc, fine Cham-
pagne et menthe verte, aramon, tord-boyaux
et casse-pattes, tirops multicolores, le raide et
le doux, le corrosif et le dulcifiant, se succé-
daient sur les tables autour desquelles se
pressaient les soldats avides de noyer leur
tristesse dans le cloaque des pires jouissances.
Cinquante lampes électriques, au bas mot, et
peut-être bien une centaine, multipliées à
l'infini par les glaces ornant les murs de la
salle, jaillissant des gerbes de cuivre et des
l'alerte 205
corolles en celluloïd, courant en guirlandes le
long du plafond, prodiguaient aux yeux ravis
des spectateurs la sécurité et toutes les joies
de la lumière.
Certes, on attendait toujours avec impatience
l'entrée en scène de Clara la gommeuse, toute
étincelante de paillettes métalliques, la jupe
relevée à mi-cuisses, la poitrine éblouissante
S0U3 le blanc-gras, garce ravigotante comme une
poivrade et d'un chien irrésistible ; on la bissait
avec frénésie et les mains des mâles savaient
s'employer quand elle se glissait entre les tables
pour faire la quête. Pas de doute, Clara était
un fin morceau et elle inspirait un vigoureux
appétit à un tas de pauvres bougres travaillés
par des fringales rarement assouvies : mais
c'était surtout pour la blonde Gisèle Dorée
qu'on accourait en foule au concert des Miroirs.
Deux grands yeux candides jouant à merveille
de leurs longs cils, une bouche menue et fra-
gile, un profil comme il n'y en avait pas deux
dans la ville, de fiers mollets laissés en liberté
au-dessus des chaussettes, maints trésors habi-
lement suggérés par un costume tissé d'or et
de roublardise, telle était la perle du caf'-conc'
qui mettait en émoi toute la chiennerie militaire
et civile. Il émanait de toute sa petite personne
un parfum de vierge effarouchée que humaient
avec force les narines poilues des vieux négo-
206 CASER>'E
ciants de l'endroit et celles des jeunes soldats
tourmentés par des rêves au-dessus de leur
condition. Quel délire s'emparait de nous
quand Gisèle, aux petits seins pommés, atta-
quait de sa voix enfantine et fraîche comme
une source son grand succès : « L'amoureuse
trop exigeante ». C'était une chansonnette
d'apparence inoffensive, mais farcie de sous-
entendus à la cantharide qui eussent fait rougir
une mère maquerelle. Tout le monde la savait
par cœur, m.ais on l'entendait toujours avec
un ravissement nouveau. Et plus d'un gros
drapier de la ville s'en pourléchait en secret
les badigoinces. On la redemandait tous les
soirs. L'adorable Gisèle, baissant les yeux et
tortillant son royal fessier, accompagnée par
tous les auditeurs, répétait le refrain le plus
fameux autant de fois qu'on le voulait. Elle
ne quittait jamais la scène sans avoir envoyé
de nombreux baisers à l'auditoire... et ses
paupières battaient de sentir toute cette salle
râlant devant elle comme un gorille en rut.
Cette fille tourna le ciboulot à plus d'hommes
qu'elle n'avait de cheveux sur la tête. Je fus
moi-même près de succomber, et j'eus une
peine infinie, ainsi qu'un grand mérite, à ne
pas me laisser entraîner à commettre quelque
sottise irréparable. Cette sottise fut accomplie
avec enthousiasme par un fringant sous-lieu-
l'alerte 207
tenant, haut et raide comme un mât, qui enleva
la belle, déserta, fit des faux, et finalement,
ruiné, cocu et déshonoré, se pendit dans une
chambre d'hôtel.
Mais il n'y avait pas que le café des Miroirs
dans la ville. Je pense aux nombreuses gargotes
et petits débits où nous attendaient toujours
le classique bifteck aux pommes, le fromage
gras, le vin lourd, le schnick, la saoulerie
rapide à bon compte et ces chères filles de
salle qui nous résistaient juste le temps indis-
pensable à la croissance parfaite de nos désirs.
Je pense aussi à ces maisons discrètes, surtout
à celle tenue par Madame Régina, de beaucoup
la plus luxueuse et où les permissionnaires de
minuit avaient l'illusion de vivre des heures
dignes de la décadence romaine. La troupe,
depuis sa crise morale, laissait beaucoup d'ar-
gent et de forces dans cet établissement. On
s'aperçut bientôt qu'elle y laissait aussi sa
santé et toute la fleur du régiment, ignoble-
ment polluée, dut entrer à l'hôpital. Les salons
où présidait Madame Régina furent bouclés
par ordre de l'autorité militaire. Plusieurs autres
établissements, dont le café des Miroirs, à la
suite d'aventures fâcheuses, durent fermer
boutique à leur tour. Le régiment chercha
ailleurs la fange désormais indispensable à
sa vie. Ses déportements, cultivés en secret,
208 CASERNE
n'en devinrent que plus redoutables. Il y eut
coup sur coup plusieurs scandales vite étouffés,
mais qui firent long feu dans l'intimité des
ménages. Il y eut, entre autres, une répugnante
affaire de messes roses où furent compromis
quelques-uns des jeunes gens et quelques-unes
des dames les plus huppées de la ville. Et on ne
savait qu'une partie de ce qui se passait. Putaud,
par exemple, l'ordonnance du commandant
de Février, aurait pu en dire long sur les occu-
pations de la commandante. En ce moment
même, où le commandant en permission voya-
geait pour affaires, il s'en passait de belles dans
la villa du boulevard de la Trinité. Disons seu-
lement que tous les matins, le pauvre Putaud,
qu'une telle impudeur in-dignait, devait cirer
les chaussures de Valombelle que celui-ci avait
le front de déposer devant la porte de la chambre
où il était couché avec la commandante !
Valombelle ! un simple soldat comme lui, un
ajourné, une fausse-couche, un petit crevé !
Et Putaud devait également apporter tous les
matins le chocolat aux deux tourtereaux encore
au lit ! Il tremblait de colère et de frayeur à
la fois en songeant à tout ce qui arriverait
fatalement un jour ou l'autre. Il avait raconté
l'affaire à Mercier, son intime ; mais celui-ci
s'était borné à rire d'une drôle de façon, ce
qui avait déplu à Putaud. Le vaniteux Mefcier,
l'alerte 209
se rengorgeant comme un pigeon au soleil,
conseilla à Putaud de ne pas s'en faire et
finit par lui avouer qu'il faisait avec la femme
du lieutenant ce que Valombelle faisait avec
celle du commandant. Oh ! il n'était pour rien
dans l'histoire, c'était cette diablesse de femme
qui lui avait fait des avances. Les rendez-vous
avaient lieu dans la chambre de Mélanie, la
bonne, qui était bien contente de rendre
quelques services à Madame si gentille avec elle.
Et Mercier avait ajouté : « C'est Leroy qui
marche avec Mélanie. Des fois, ils nous gênent
bien un peu ; mais on s'arrange. On a mis un
paravent dans la chambre. Ça excite beaucoup
Madame. »
Le commerce prospérait, était heureux, et se
rendait fidèlement, comme à un pèlerinage,
au jardin anglais où la musique du 504 donnait
un concert tous les dimanches pendant la belle
saison. Eyraud, le célèbre parfumeur, suivi de
sa femme et de ses cinq filles, ne manquait
jamais d'assister à la cérémonie. Et il était
toujours le premier à applaudir dès que le
morceau était achevé. Le gaillard, aussi,
faisait de bonnes affaires, et les nouveautés
ne tardaient pas à filer de ses vitrines. Les
« Brises du cœur » et les « Effluves du Harem »,
aussitôt que déballées, étaient enlevées par les
belles dames et les élégants sous-offs qui se
Caserne 14
210 CASERNE
les disputaient. Je vis un jour la jeune femme
du préfet abandonner un flacon biscornu à
un sergent blond et flexible qui n'était entré
dans le magasin que pour lui. Il y eut un char-
mant assaut de galanteries et la dame obtint
sans trop de peine que le beau garçon acceptât
d'emporter le flacon convoité. Quelle jeune
dame patriote n'eût pas senti grandir en elle
la passion du sacrifice à la vue d'un aussi
brillant militaire ?
Le colonel et les officiers de son état-major
n'ignoraient pas complètement à quelle mollesse
dangereuse succombait le régiment et, même,
ils avaient eu connaissance de plusieurs his-
toires dont le caractère inquiétant ne leur
avait pas échappé. Mais si la troupe donnait en
ville les signes de la plus fâcheuse corruption,
elle restait à la caserne soumise, appliquée,
solidement dans la main de ses chefs. Sans
aucun doute le régiment était prêt à accomplir
cet effort qui était sa seule raison d'être et
qu'on pouvait toujours être amené à lui deman-
der tout à coup. Il n'y avait donc pas lieu
d'intervenir une seconde fois. Un chef doit
rester sévère tout en évitant d'irriter ses hommes
mal à propos.
Il y eut encore de beaux jours ou, plus
exactement, de belles nuits, pour les militaires.
Trois semaines à peine nous séparaient des
211
grandes manœuvres, mais bien des accidents
pouvaient encore arriver avant notre départ.
L'été accablant de cette année-là, avec ses
orages presque quotidiens, nous maintenait
dans une atmosphère chargée de soufre et
d'électricité. Nos nerfs exaspérés vibraient
au moindre heurt comme des cordes à violon
trop tendues. Il y eut un quatorze juillet qui
devait compter dans les fastes de la garnison.
Après la revue et le repas d'usage offert par le
gouvernement à ses défenseurs éventuels, les
hommes, tous libres jusqu'à minuit, se ruèrent
vers les plaisirs familiers. La ville les attendait
comme la terre desséchée attend la crue annuelle
du fleuve qui doit la féconder de son limon. Dans
les débits reluisants, lavés, astiqués, fraîche-
ment sablés, décorés d'écussons, de drapeaux et
de guirlandes en papiers multicolores, dans les
cafés et les concerts où on avait fait des mer-
veilles, les patrons, les manches retroussées, les
patronnes remises à neuf et rayonnant aux
comptoirs, les garçons en plastron impeccable,
les filles en corsages fleuris, leurs cheveux gaufrés
et ornés de rubans, attendaient avec impa-
tience ces chers militaires qui ne pouvaient
manquer de se montrer prodigues un pareil
jour. Le café des Miroirs avait obtenu l'auto-
risation de rouvrir ses portes à la troupe.
Toutes les punitions avaient été levées. Il ne
212 CASERNE
devait y avoir que des visages heureux le jour
de la fête nationale. Toutes les fautes passées
seraient donc oubliées et le pardon accordé à
tous les pécheurs. Madame Régina rouvrit
également ses volets, mais sans autorisation.
On voulut les lui faire refermer. Elle allégua
que les drapeaux ficelés aux barres d'appui
des fenêtres l'en empêchaient. Réponse habile,
car il était impossible d'attenter au patrio-
tisme d'une citoyenne en l'obligeant de dépa-
voiser. Madame Régina s'enhardit et laissa la
porte de sa maison entr'ouverte, sans doute à
seule fin qu'on puisse voir de quelle magnifique
façon elle en avait décoré le vestibule. Au-dessus
de la porte, cachant l'énorme numéro, un
écusson tricolore balançait au vent ces mots :
« Honneur et Patrie )>. ^L'insigne professionnel
s'effaçait modestement sous la pancarte où
flamboyaient, en lettres d'or, les trois mots
prestigieux. Alignés par rang de taille, bien
rincés et essuyés, les verres montaient la garde
sur tous les comptoirs et n'attendaient qu'un
signe pour se mettre en marche. Des piles de
disques avaient été disposés près des phono-
graphes. Plus d'une belle achevait de se bi-
chonner dans le secret du cabinet de toilette.
Un orage nocturne avait abattu la poussière
et lavé les pavés de la ville. Une buée chaude
montait de la terre ; et de tous les arbres,
l'alerte 213
tilleuls, vernis du Japon et platanes encore
humides, tombaient des senteurs accablantes.
Le vieux canon de Solférino gronda sur les
remparts. Signal attendu ! Tous les cœurs
s'ouvrirent comme des roses rouges à midi.
Les vitres de la ville tremblèrent vingt et
une fois. Les cloches sonnèrent. De jolies mains
se croisèrent sur de3 poitrines trop tumultueuses.
Minute sacrée 1 Tous les orchestres à la fois
attaquèrent la Marseillaise. Branle-bas général !
Des myriades de gosses, bien décrassés et
pommadés, amidonnés, enrubannés, vêtus de
blanc, de bleu et de rose, des grappes de jeunes
filles et des bandes de jeunes gens, de vieilles
rombières aussi et tous les vieux grigous de
la ville, dégringolèrent des maisons. Les balan-
çoires portèrent les belles filles au cœur défail-
lant jusque dans les nuées et les malins, guettant
le nez en l'air, virent des choses charmantes.
La verroterie des manèges étincela au soleil.
Les tirs crépitèrent. L'odeur oncteuse des
beignets frits dans la graisse de toutou se
répandit. Et la poussière dorée des grands
jours monta comme un autre encens vers le
ciel embrasé. Chaque conscience trouva vite
l'abîme où elle était appelée à succomber ce
jour-là. Le soleil luit pour tout le monde et
la bonté de Dieu est infinie. Chacun trouva
chaussure à son pied ; chacun put sans trop
214 CASERNE
de mal étancher sa soif et il n'est pas exagéré
de dire que toutes les flammes furent couronnées.
Bien avant la nuit, le régiment, repu, fourbu,
écrasé par la joie excessive, était comme un
champ de blé ravagé par une trombe subite.
Les fronts gouttaient, les oreilles, toutes gon-
flées, tournaient au violet. Le sang en ébul-
lition sonnait la fanfare dans les artères. Les
voix étaient à bout de souffle. Plus d'un bam-
bocheur, l'œil éraillé, la langue empâtée et
les jambes en coton était près de demander
grâce, mais la première mesure d'un quel-
conque piston rendait à tous du nerf et de
l'élasticité. Ceux qui paraissaient les plus
éreintés bondissaient comme des balles de
tennis chaque fois que la musique les conviait
à une nouvelle polka. A minuit moins un quart,
tout un peuple, heureux et fier de ses insti-
tutions, dansait encore sur la place de l'Évêché
éclairée par des lampes à acétylène et des
milliers de lampions. Mais il fallut bien se séparer.
Ce fut le prétexte à un chahut échevelé qui
marqua le paroxysme de la fête. Renversant
les tables et les verres, vociférant et chantant,
piétinant la vaisselle brisée, brandissant toutes
ses mandibules et tendant ses deux mille
gueules rouges pour un dernier baiser, le 504
dit au revoir à la cité pâmée et regagna ses
casernements.
l'alerte 215
On ne sut que le jour suivant ce que la fête
nationale avait coûté et rapporté à la ville.
L'argent avait coulé à flot en de nombreuses
caisses et certains bas fermés par une jarre-
tière avaient eu beaucoup de peine à le con-
tenir ; mais si la recette avait été satisfaisante,
le matériel avait beaucoup souffert. Le café des
Miroirs annonçait à lui seul plus de cent verres
brisés. Il y eut pire. Plusieurs pensionnaires
de Madame Régina, qui avaient essuyé toute
la journée, héroïquement et sans faiblir, le feu
de la garnison, durent entrer dès le lendemain
à la clinique du docteur Robert. De nombreuses
dames et de très jeunes filles devaient égaie-
rnent avoir par la suite quelques raisons de se
souvenir de cette chaude journée.
Les lampions étaient à peine décrochés que
quelques boutiquiers lésés, plusieurs maris
outragés, de respectables ménagères et les
papas de maintes jeunes filles résolurent
d'écrire au colonel pour lui exposer leurs
griefs. La presse locale avancée reprit sa fiel-
leuse campagne d'antan contre la « Grande
Muette )) et parla du 504 en termes si igno-
minieux que plusieurs incidents se produisirent
dans la même journée entre des officiers et
des rédacteurs des feuilles anarchistes.
Le colonel jugea-t-il qu'il fallait enfin tenter
un grand coup ? N'y eut-il là qu'une simple
216 CASERNE
coïncidence ? Il ne fut pas possible de le savoir.
Toutefois, voici ce qui se passa. La fête nationale
avait eu lieu un mardi. Dans la nuit du lundi
suivant, entre deux heures et deux heures et
demie du matin, le clairon sonna le réveiL
Nous pensâmes aussitôt qu'il s'agissait encore
d'une de ces insipides marches de nuit et nous
nous levâmes en maugréant. Le sergent parut
bientôt en caleçon sur le seuil de notre carrée.
— La mobilisation ! cria-t-il avec un visage
tout illuminé. Les paquetages sur les lits, au
galop 1 et tous les hommes au magasin.
— La mobilisation ? questionna le cabot
stupéfait.
— ' Oui. L'ordre vient d'arriver au quartier.
Nous filons dans une heure ou deux.
— Contre qui ?
— Est-ce qu'on sait ! Mais c'est sûrement
contre l'Allemagne. Fallait bien que ça arrive.
C'est pas trop tôt.
— Ah ! m... ince alors.
La première émotion de la surprise passée, le
caporal lâcha sa joie qui bondit comme un jeune
chien.
— Hé ! les pot's ! La mobilisation. Ça y est.
Qu'est-ce qu'on va leur jeter !
Valombelle parut et cria à Putaud :
— Cavale là-bas. Le commandant va arriver
217
par le train de trois heures. Tous les officiers
permissionnaires ont été prévenus par dépêche.
— Mercier ! demanda un homme de garde.
Mercier est là ? Le lieutenant Vallet du Gard le
fait demander immédiatement.
Le sergent-fourrier se fraya un chemin en
jouant des coudes et des poings à travers la
masse des hommes.
— Tout le monde marche !
— Et les malingres ? objecta Parot.
— Les malingres ? M'en fous ! Tout le monde
marche, je vous dis. C/est l'ordre. Gare aux
cossards et aux froussards !
Cinq minutes après, le fourrier revenait :
— Les mxalingres, sans armes, mais en tenue
de campagne, se rassembleront près de l'infir-
merie. Et il ajouta : Y a-t-il des musicaux ici ?
— La musique ? Présent ! Présent ! crièrent
plusieurs voix.
— Irez chercher vos brancards au dépôt des
voitures régimentaires.
Les hommes couraient, se bousculaient et
s'affairaient.
— Dis donc, Leroy, ça y est, on y va.
— C'est pas trop tôt. Fini tout le bastringue.
On commençait à crevoter dans ce patelin.
— On a beau dire, mais la vie de caserne c'est
pas une vie.
218 CASERNE
— Et puis, les mois de campagne comptent
double I
— Gare aux petites bochinettes ! Je me sens
de l'appétit.
— On dit que le vin du Rhin est un peu là.
— Tout le monde au magasin, vint nous crier
le juteux avec un sourire presque affectueux
qu'on ne lui connaissait pas.
La corde, toujours tirée des deux côtés, hélas I
se tendait d'une façon inquiétante entre la
France et l'Allemagne depuis quelque temps.
S'était-elle brusquement rompue ? On était
fondé à le croire cette nuit-là, au 504, régiment
de couverture et... d'élite destiné à l'honneur
des premières tournées.
Tous les hommes, ou presque, étaient con-
tents de partir, de fuir l'odieuse caserne, de
quitter le bourbier nauséeux où ils croupissaient.
Ils voyaient devant eux une vie riche d'aven-
tures et de plaisirs inédits. Le monde et toutes
ses proies leur était désormais promis. Ils
pensaient très peu à la guerre elle-même.
En bas, dans la cour, le clairon sonnait tou-
jours, s'en prenant aux hommes et aux chefs,
sommant les uns, harcelant les autres.
Des sergents brandissant des papiers valsaient
d'un bureau àl'autre. Des motocyclistes passaient
et repassaient la grille sans arrêt. Une fourragère
l'alerte 219
chargée de paille versa devant les écuries. Les
conducteurs, énervés, fouaillaient les chevaux
qui se débattaient à terre, les pattes prises dans
les harnais et sous les brancards. Des hommes
riaient et d'autres s'exclamaient avec des lueurs
mauvaises dans les yeux. Je me souvins que
j'avais laissé un pantalon de treillis au séchoir et
je descendis le chercher. Le ciel fourmillait
d'étoiles. Je m'assis sur un bout de mur d'où on
voyait couler le fleuve. De la place où j'étais, on
n'entendait plus dans la nuit que le bruit des
eaux franchissant le barrage. La ^^lle dormait
et rêvait sous ses toits, ne se doutant sûrement
de rien. Un chat sortit d'un trou d'ombre pour
s'y reperdre aussitôt. Je ne désirais rien. Il me
suffisait d'être là, d'exister sous le ciel étoile.
Toutes les pensées que je formais atteignaient
la nue sans effort et s'évanouissaient vers les
astres qui étaient à la fois comme leur floraison
et leur fin naturelle. Je goûtai cette minute de
solitude avec une ferveur religieuse. Oh ! sans
doute, le songe d'une vie meilleure dans un
monde purifié, qui me hantait depuis mon ado-
lescence, était cette nuit-là comme une coupe qui
s'éloignait un peu plus de mes lèvres, mais je la
suivais toujours des yeux dans l'espace et res-
pirais avec ivresse ce vin que je ne devais jamais
boire. Des hommes passèrent près de moi, déjà
revêtus de la tenue de guerre. Leurs képis raides
220 CASERNE
d'où pendaient des étiquettes qu'on leur avait
interdit de retirer, les faisaient ressembler à de
grotesques poupées de bazar. N'était-ce encore
cette fois-ci qu'un exercice de mobilisation ?
Allait-on vraiment partir pour de bon ? J'étais
de nouveau seul. Alors, obéissant à je ne sais
quelle obscure impul ion, j'entrou\às ma veste,
et, fermant les yeux, je tendis avec force ma
poitrine vers le ciel lumineux.
' Je retrouvai mes camarades, tous en tenue
déjà. Ils semblaient dépaysés dans ces uniformes
neufs qui puaient la naphtaline. Les sergents, le
sac au dos. gueulaient les derniers ordres de
chambrée en chambrée.
— A vos rangs ! Fixe !
Les officiers arrivaient à leur tour.
Le lieutenant Vallet du Gard fit le tour de
notre tôle, examina chaque homme avec minutie
et parut satisfait de son inspection. Il frappa
dans ses mains, pour nous faire comprendre
qu'il allait parler et que nous devions nous
apprêter à l'écouter. Geste très rare chez lui et
témoignant de son émotion, ij avait retiré son
monocle et le brandispait entre son pouce et son
index. On pressentit qu'il allait prononcer des
paroles importantes. Et voici, en effet, ce qu'il
nous dit :
— Soldats, je suis bien content, bien content,
et j'espère que vous Têtes autant que moi. Voici
l'alerte 221
que l'occasion nous est enfin donnée d'ajouter
quelques pages glorieuses à l'histoire de France.
Nous allons montrer à ces mangeurs de chou-
croute de quel bois nous nous chauffons. Selon
nos prévisions, l'affaire sera menée r-ondement.
L'Allemagne ne saurait nous résister plus de
quelques semaines. Je vous recommande de
rester dignes de l'uniforme que vous portez
quand vous serez en pays ennemi. Rappelez-vous
que nous ne faisons pas la guerre aux populations
civiles. Et n'oubliez pas que vous appartenez au
pays qui marche à la tête de la civilisation. Je ne
songe nullement à exiger de vous cette continence
qu'on ne saurait demander à des hommes de
votre âge, je vous engage même à recueillir tous
les bénéfices légitimes de vos prochaines vic-
toires, mais je vous conseille en même temps de
substituer l'insinuation à la violence. Nous
sommes entre hommes et vous me comprenez,
n'est-ce pas ? Les femmes allemandes vous
recevront d'ailleurs à bras ouverts et elles vous
accorderont bien volontiers ce que vous leur
demanderez galamment, oui, galamment, à la
française, sapristi ! dit en souriant à petits coups
notre lieutenant.
Et nous rîmes avec lui, pour le flatter, et aussi
parce que nous étions visités par des images
assez joyeuses.
— Soldats, dit pour terminer le lieutenant, je
222 CASERNE
VOUS convie à crier avec moi : Vive la France î
Obéissant immédiatement, nous criâmes tous
ensemble : u Vive la France ».
J 'avais bien entendu Parot bredouiller quelque
chose à mes côtés, mais les paroles de cette petite
rosse m'échappèrent. Ce dont j'étais sûr, par
exemple, c'est qu'il n'avait pas crié avec les
autres au commandement. Bourderon, la forte
tête, avait, pour sa part, bouffé un bon tiers du
vivat et n'avait lâché le reste qu'avec un enthou-
siasme très relatif.
Mais dans l'ensemble, il n'y avait rien à dire.
Les hommes avaieAt crié de bon cœur. Presque
tout le monde était content de partir. Le gou-
vernement et les classes dirigeantes pouvaient
compter sur la troupe. Tout le sang nécessaire
serait versé sans marchandage. Mais n'en était-il
pas ainsi depuis toujours ?
Toutes les portes claquaient à la fois. On
entendait dans les couloirs et les escaliers le
roulement ininterrompu des godillots. Les vitres
commençaient à pâlir.
Tout le quartier était maintenant sens dessus
dessous et l'agitation atteignait à son comble.
Les chevaux des officiers, tenus à la main par les
ordonnances, piaffaient près du corps de
garde.
Un homme, un gaillard monstrueux, qui avait
déjà trouvé le moyen de se flanquer une muffée,
l'alerte 223
appuyé à une fenêtre de la cantine, vomissait
avec une sorte d'aboiement furieux.
On nous distribua à chacun un petit glossaire
franco-allemand qui devait nous aider à nous
débrouiller dès qu'on aurait passé la frontière.
— Sae au dos et en bas !
— Sac au dos, répéta le caporal.
En route ! Ça y était bien.
Nous avions touché les vivres, les cartouches,
le linge de rechange et toutes les fournitures
réglementaires. Nous avion passé à notre cou
la sinistre plaque d'identité et je sentais encore
sur ma peau le froid du métal. Nous étions prêts
désormais... et pour toutes les éventualités.
Les officiers quittaient la sadle d'honneur où
le colonel venait de leur communiquer ses der-
niers ordres. La joie les transfigurait. Ils se
frottaient les mains, riaient bruyamment, se
tapaient sur les cuisses. Plus d'un lieutenant et
d'un capitaine gémissaient depuis longtemps
sur les lenteurs de ra\ancement. C'est que les
promotions sont rares en temps de paix. Une
foule de candidats se disputent quelques misé-
rables vacances. Le métier des armes, même
dans les républiques, vaut à ceux qui l'exercent
un tel prestige que la noble carrière est de plus
en plus encombrée. Toute la fine fleur de l'aris-
tocratie et de la bourgeoisie aspire à porter le
224 CASERNE
pantalon garance, le képi orné aux grands jours
d'un bouquet de plumes. La guerre, c'est comme
un magnifique repas offert à tous les appétits
de plusieurs millions d'hommes — quelque chose
comme les noces de Cana, mais avec une suc-
cession de tables qui irait de Paris à Berlin —
ou si vous aimez mieux, une épreuve sportive
monstre qui offre à chacun des concurrents la
possibilité de décrocher quelque timbale.
L'histoire nous enseigne que l'échelle des
grades peut y être escaladée avec une célérité
vertigineuse. Le capitaine de Février tortillait
ses moustaches avec cette satisfaction bien
naturelle d'un commerçant qui vient de recevoir
une formidable commande.
Le régiment se rassemblait dans la cour du
quartier. Les hommes blaguaient, se heurtaient
de l'épaule, échangeaient de petits clins d'œil
plus éloquents que des paroles. Il y eut quelques
quolibets bien assénés à l'adresse des malingres,
ce? pauvres à la porte du banquet.
— Garde à vous ! jeta le colon qui nous parut
plus grand sur son cheval.
Il y eut les commandements, habituels, la
volée brusque des clairons, le salut au drapeau,
puis le cri décisif :
— En avant ! Marche !
Aleâ jacta est ! Nous partions ! Chaque soldat,
en franchissant la grille, avait déjà l'impression
l'alerte 225
de pénétrer dans un nouveau monde plein de
périls, certes, mais où l'attendaient tous les
plaisirs et toutes les émotions de la chasse. Le
vin blanc, bu à jeun, amenait un flot de sang
dans la plupart de ces jeunes têtes. Les yeux
regardaient droit devant eux et les pieds
frappaient le sol avec une vigueur inaccou-
tumée. La ville s'éveillait. Quelques boutiquiers,
déployant les volets de leur devanture, parurent
frappés de stupeur en nous voyant partir.
Que ^e passe-t-il ? nous cria l'un d'eux.
— Où allez-vous donc ? Serait-ce la guerre ?
nous demandèrent timidement au passsage
quelques bistros et mitrons.
Mais ils ne purent rien tirer de notre silencieux
mépris. Qu'avions-nous à faire désormais avec
ces grotesques pantouflards ? A peine y eut-il
quelques baisers discrets à l'adresse des belles
curieuses aperçues un instant, en chemise de
nuit, sous les rideaux soulevés. Un sang intré-
pide faisait battre nos tempes, et le frisson du
matin communiquait à nos corps en marche une
allégresse prometteuse.
Jamais ces hommes ne s'étaient sentis aussi
alerte • et dispos. Vraiment terribles dans leur
obéissance aveugle, ils portaient en eux toutes
les propriétés des explosifs. Les chefs n'auraient
qu'à faire un geste, ils étaient prêts. On pouvait
Caserne 15
226 CASERNE
compter sur eux avec certitude. La machine,
patiemment mise au point, fournirait aux pre-
miers essais un plein rendement et lès plus belles
espérances seraient dépassées. vSi on l'avait exigé
d'elle, la troupe aurait, sans une hésitation,
commencé à se faire la main sur les gens de la
ville.
— Pige-moi toutes ces gueules de massacre,
me dit Birette quand nous traversâmes la
Place Neuve où une bande de mangrelous nous
regardaient passer avec des yeux ronds de poule
qui a couvé des œufs de canard. Passe-moi le
panier de balles et je décroche une rose en papier
à chaque coup.
— Ça leur ferait du bien à tous ces fainéants-
là d'être un peu étrillés, opina Duranton.
Comme nous venions de sortir de la ville, un
cycliste militaire, arrivant on ne savait d'où,
remit un pli au colonel.
— Halte ! Halte ! Formez les faisceaux.
Le commandement fut transmis de compagnie
en compagnie.
— Qu'y avait-il ? Qu'allait-on faire de nous ?
Nous étions là deux mille hommes comme des
jetons dans un sac prêts à être jetés sur le tapis
vert pour le jeu.
Le colonel eut un conciliabule interminable
avec ses officiers, puis le commandement attendu
retentit enfin :
l'alerte 227
— Sac au dos ! Rompez les faisceaux.
Nous repartions. Xous ne savions toujours
pas où nous allions. Un doute, pourtant,
commença à taquiner les plus clairvoyants
d'entre nous.
— S ait -on quelque chose de nouveau ?
demandai- je au sergent.
Mais ce petit péteux laissa tomber ma ques-
tion sans daigner me répondre.
Nous marchâmes ainsi, au pas, les uns
derrière les autres, pendant trois heures et
demie. Nous commencions tous à sentir que nous
étions refaits. Nous allions, suants, esquintés,
strangulés par nos cravates, les pieds gonflés,
les épaules meurtries.
Nous nous arrêtâmes pour le déjeuner, en
plein soleil, sur une route départementale qui
était comme la trace d'une pliure au miheu
de la plaine.
Un quart d'heure après le colonel rassembla
le régiment et nous honora d'un de ces petits
discours dont il était coutumier.
Nous sûmes tout de suite que ce n'était pas
encore pour cette fois-ci. Une détente venait de
se produire subitement dans la situation poli-
tique. L'Allemagne, nous fut-il dit en substance,
ayant trouvé devant elle une France énergique,
bien décidée à défendre ses droits et son honneur,
avait aussitôt baissé le ton. C'était une grande
228 CASERNE
victoire pour notre patrie qui allait y trouver
un surcroit de prestige. Mais il ne fallait pas
se faire d'illusions ; ce n'était que partie remise.
Un matin comme celui-ci nous partirions, pour
de bon cette fois, et ce serait le plus beau jour
de notre vie. « Il n'est pas de plus grand bonheur
au monde que de mourir pour son pays, clama
d'une voix formidable notre colonel, debout
sur ses étriers. Et j'espère que j'aurai bientôt
l'honneur de vous conduire à la victoire. Vous
allez regagner vos casernements. Soldats, je
suis content de vous et je veux vous donner
la preuve de ma satisfaction. Demain, par mon
ordre, le quartier sera libre toute la journée »,
Toute une journée de liberté et de bamboche.
Tonnerre ! Les hommes en oublièrent aussitôt
leur fatigue et leur déception. Ils reprirent le
chemin de la ville et de la caserne. Ils n'igno-
raient pas qu'une étape de dix-huit kilomètres
au moins le- en séparait, m.ais le sentiment qu'ils
avaient d'accomplir une performance remar-
quable flattait leur amour-propre et leur
redonnait du jarret. Les premiers pas furent
pénibles car les membres s'étaient comme
ankylosés pendant la pause. Les ampoules se
rouvrirent, les écorchures se remirent à saigner
et la souffrance crispa plus d'un visage. Mais au
bout d'un kilomètre à peine, la chair échauffée
fut moins sensible à la douleur. Le moment
229
parut propice à quelques-uns pour tâter d'une
petite chanson de marche. Après quelques
tentatives sans grand écho, le succès éclata,
foudroyant. Tout le régiment, du premier au
dernier homme, entonna à pleine gueule, la
scie gaillarde :
Meunier, meunier, tu es coca.
Tu es cocu...
La troupe chantait. La troupe donnait à
ses officiers un témoignage de son excellent
état d'esprit, et ceux-ci souriaient comme pour
remercier. Tout était pour.le mieux. On avait
eu tort de suspecter le bon esprit de ce régiment
d'élite. On pouvait être sûr qu'il exécuterait
avec un zèle égal, avec une soumission identique,
les ordres les plus contradictoires. Il gardait
la docilité des liquides toujours prêts à épouser
la forme de n'importe quel récipient ; on le
sentait parfaitement moulé dans la volonté
de ses chefs. Le jour de la grande libation
n'avait pas encore sonné. ILe sang capiteux
resterait donc dans les tonneaux jusqu'à ce
que les mains crispées sur les robinets en dé-
cident autrement.
Clairons sonnants, le drapeau et les fanions
flottant au vent, le régiment rentra dans la
ville la tête haute. L'averse rigide de ses deux
230 CASERNE
mille baïonnettes éblouissait tous les yeux.
La troupe avait respiré pendant quelques
heures un air à la fois chargé de phosphore et
de miel. Elle se savait destinée à de hautes
missions et elle en tressaillait d'une fierté
nouvelle.
Spectable pénible à la fin d'une telle journée,
on voyait se traîner au loin, cahin-caha, dans le
soleil et la poussière, la petite troupe des
soi-disant éclopés. C'étaient surtout, pour la
plupart, des mauvaises têtes renommées, toute
la bande des rouspéteurs éternels, des tire-aii-
cul, des incrédules, des anarchistes, plaie des
casernes et fléau (^es sociétés modernes. Mais
ils étaient, grâce à Dieu, si peu nombreux
qu'on pouvait faire semblant de ne pas le- voir.
Ils ne méritaient que ce méprisant oubli.
Les soldats avaient regagné leurs chambrées.
Dans la salle d'honneur le colonel rayonnait au
milieu de ses officiers. Cette journée avait été
comme une expérience décisive. On ne devait
plus avoir la moindre crainte. Dans une semaine
ce serait les manœuvres, le régiment était sauvé.
TABLE DES MATIERES
Pagee
Casernes 5
Dans LA Chambrée 13
Le Premier Soir 27
Auxiliaires 45
La Graine 55
L'adjudant Pétard 85
Visites Médicales 103
DÉMENCE 129
DEUX RÉCITS D'AVANT-GUERRE
4.832 161
L'alerte 195
ACHEVE D'IMPRIMER
POUR F. RIEDER ET C^e
PAR C. ROBBE
A LILLE, EN MAI 1921.
70
^ i-t^ kJ \J
2
Lo Bibliothèque
Université d'Ottawa
Éekéofice
The Library
Unjversity of Ottawa
Dote due
^-i.
a39003 003^^207586
CE PQ 2601
.R26C27 1921
COO APCCS, RENE.
ACC# 12292CC
CASERNE